Le 15 octobre, Sciences Po Lille est bloqué depuis plus d’une semaine. Les élèves mobilisés organisent des « conférences sauvages » dans la rue devant l’école. Ils entendent ainsi proposer une éducation populaire, centrée sur le mouvement social en cours. Un professeur anime un échange ouvert à tous sur le thème des médias dans les mouvements sociaux. S’installe ainsi un blocus sportif, artistique et éducatif.
Après dix jours de blocus, des étudiants de Sciences Po Lille organisent une rencontre éducative devant les poubelles qui barrent l’accès à l’école. Nicolas Kaciaf, professeur en science politique, anime la conférence du jour : Médias et disqualification des mouvements sociaux. C’est la deuxième « conférence sauvage » organisée par les élèves mobilisé.es dans une intention de rendre leur action vivante, mais aussi constructive.
À 10h30, plus d’une centaine de personnes sont assises à même le bitume pour échanger sur la médiatisation des actions lycéennes et étudiantes en cours. L’enseignement collaboratif public succède à celui dispensé au sein de l’établissement bloqué.
« Je ne sais pas trop quelle forme ça peut prendre, j’aimerais que ce soit un échange. »
La conférence a été préparée dans la nuit par le professeur contacté la veille. Il avoue être lui-même incertain de la forme que pourrait prendre l’échange. Il se concentre alors sur l’importance des médias dans les mobilisations sociales, surtout depuis les années 1980, période de modifications du paysage médiatique. Selon N. Kaciaf, les mouvements sociaux dépendent des médias dans le cadre d’un rapport de force avec les décisions publiques.
L’information a, selon l’intervenant, une valeur politique. Elle donne un sens à certains actes, certaines paroles, certaines violences aussi.
« On peut gagner la victoire de l’agenda […] et perdre la bataille du cadrage. »
Succède à la question des violences celle des choix médiatiques : N. Kaciaf distingue la technique de l’agenda de celle du cadrage. L’agenda setting est le rôle des médias sur les sujets au centre du débat public. Plus un thème est médiatisé, plus il est présent dans la sphère médiatique et l’opinion publique. Les sujets y sont d’abord hiérarchisés par spectacularité. Alors, des « pseudo-évènements » émergent avec pour but d’être médiatisés, sans visée politique concrète.
La notion de cadrage fait, elle, référence à l’interprétation que donnent les médias à des sujets d’actualités. Le cadrage se reflète par le choix des intervenants, des images, des mots qui donnent un sens à l’information. Pour l’illustrer, le professeur mentionne l’étude Acrimed sur le JT de France 2 en rapport aux mobilisations lycéennes en cours. Cette enquête est représentative de la place accordée aux dégradations de biens publics (75%) plutôt qu’aux revendications du mouvement en cours (8%) sur France 2. Le mouvement peut alors parvenir à mettre à l’agenda son action, sans pour autant faire entendre ses revendications.
« Ils sont sortis à beaucoup, quand même ! »
Il est 11h. Trois camions de police se garent en marge de l’échange, dans la rue adjacente à celle bloquée par des poubelles depuis 6h. L’intervenant continue ses explications tout en jetant des coups d’œil aux policiers sortis armés de leur véhicule. Trois minutes plus tard, il s’assoit pour laisser place au temps de questions-réponses avec les étudiants.
Nicolas Kaciaf ajoute lors de l’échange la notion de « jeux de croyance » qui influencent le traitement médiatique, en établissant les lignes éditoriales sur la base d’une supposée tendance de l’opinion publique. La question du porte-parolat est mise à jour par un élève autour de la présence de Louise Montangon sur les plateaux télévisés. Le professeur la justifie comme un choix pratique : elle est ouverte aux plateaux de télévision, parle ouvertement « au nom de » son groupe.
En parallèle, des membres de l’administration se font observateurs de la conférence depuis l’intérieur de l’établissement et les élèves s’impatientent quant à la présence policière : « Il se passe quoi, là ? ». Les policiers regagnent les camions à 11h15 alors que le personnel de la bibliothèque est sorti assister à la scène. Ils démarrent quatre minutes plus tard.
« Nique le cistème, pas nos écosystèmes »
À côté des étudiants mobilisés, une femme d’une quarantaine d’années s’approche du cercle de discussion. Elle m’interpelle : « Qu’est-ce qui est écrit ? Nique le cistème, avec cis ? ». Cette riveraine fait référence à la pancarte accrochée sur la façade de l’école qui indique « Nique le cistème, pas nos écosystèmes ». Elle est passée dans la matinée devant le lycée Faidherbe, qui s’est fait connaître la semaine précédente pour ses barricades enflammées. « Ils voulaient faire brûler des poubelles, je leur ai dit que ça n’aiderait pas ». Elle nuance ensuite en soupirant qu’elle n’a pas d’idée de comment ils pourraient autrement se faire entendre.
Alors qu’un étudiant plaisante en prétextant une arrivée des membres de l’UNI, la femme déplore les actes violents du syndicat étudiant dont l’informe une élève. À 10h50, une quinzaine d’élèves interrompaient la conférence pour aller en renfort à La Catho (alors bloquée) pour éviter de nouvelles violence. Ils avaient été informés de la présence du syndicat d’extrême droite qui, deux jours auparavant, avait tenté de déloger violemment le blocus de Sciences Po Lille.
La riveraine de passage s’éloigne en affirmant son soutien au geste de « s’éduquer autrement » au travers des conférences publiques. Sur la rue, des pancartes en création sont couchées. L’atelier couture est rangé, mais le ballon de football sera bientôt repris, et la musique reprendra. Le prochain atelier au programme du blocage festif est une auberge espagnole pour le déjeuner.
« Pétain reviens t’as oublié tes chiens ! »
N. Kaciaf parle encore à quelques élèves de l’internationalisation des mobilisations étudiantes et de leur couverture partielle. Il s’éclipse alors que se forme une assemblée générale. Les « AG » sont ces moments de discussion entre élèves mobilisés. Celle-ci se centrera sur la reconduction et les objectifs des prochains blocus. Plus loin dans la rue, on rend sa poubelle à une voisine et on discute de la venue des policiers, qui feraient le tour des blocus installés en ce jeudi 15 octobre.
Sous les pancartes, dont une installée pendant la conférence répond à l’attaque de l’UNI, ou bien à la répression policière (« Pétain reviens, t’as oublié tes chiens ! »), la mobilisation s’installe avec des airs d’école buissonnière, à laquelle se sont même invités les policiers tant critiqués lors du mouvement de la jeunesse.
