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Conseil Canap’ #3 : Des cadavres exquis

Conseil Canap’ #3 : Des cadavres exquis

Tout commence par un générique pourpre et noir, classique. On a l’impression d’être de retour dans Le Bon, la Brute et le Truand. Pourtant, quelque chose cloche. Un sentiment d’étrangeté qui émane de ce générique. Cette impression de se retrouver en terrain connu mais dans un rêve. Pas de musique, ni de son, qu’un lourd silence pour accompagnement. Soudain, un coup de feu l’assassine en nous sortant du rêve, et laisse apparaître une date, une heure, un moment.

Hélène Cattet et Bruno Forzani, les réalisateurs scénaristes du film.

Laissez bronzer les cadavres

Laissez bronzer les cadavres est un film franco-belge réalisé par le duo inséparable Hélène Cattet et Bruno Forzani. Deux réalisateurs ayant commencé avec plusieurs courts-métrages auto-produits, et déjà fait leurs preuves avec les film Amer (2010) et L’étrange couleur des larmes de ton corps (2014). Dire qu’ils sont uniques est peut être surfait, mais c’est le cas ! Leurs films sont de véritables œuvres artistiques et non de studios. On voit dans ces carrières les bienfaits de l’auto-production : jamais un producteur censé n’aurait laissé ce genre de parti pris diriger leurs débuts de carrière. Cependant, après des années de travaux, et quelques films, ils n’ont plus de soucis pour trouver les producteurs et peuvent développer leurs idées et leurs univers fous.

Quand on sort du visionnage, on se demande d’abord ce que l’on vient de regarder. Impossible réellement de le décrire précisément, d’argumenter, de se faire une opinion sur ce que l’on vient de voir. Pourtant, le pitch est plutôt basique : dans le climat méditerranéen, la bande de Rhino va s’emparer de 250 kilos d’or. Le village abandonné qui leur sert de planque va immédiatement devenir un champ de bataille sanglant et impitoyable entre la bande de malfrats et des policiers motivés. Au vu de ce court résumé, on pourrait se dire que le film a de quoi vite devenir ennuyeux. Cela aurait sans doute était le cas si ce scénario était passé dans les mains de réalisateurs peu inventifs, ou de producteurs avides. Ce n’était heureusement pas le cas.

Cadrages et symboliques

Le long métrage est dérangeant. Néanmoins dans le bon sens du terme : c’est une expérience cinématographique unique. Un mélange de Sergio Leone et de Tarantino à la française. Un cadrage et un rythme très souvent imités mais qui, chose rare, réussissent ici à se doter d’une personnalité propre plutôt que de faire office de pâle copie. Le cadre rappelle continuellement les peintures du grand Salvador Dali, d’un surréalisme impressionniste puisant dans de nombreuses influences comme le Western ou le Giallo italien. C’est toute cette atmosphère qui se dégage du film. Toutes ces sensations qui s’entremêlent et qui ressortent de l’écran. Gros plans sur les sourires, sur les aliments, les fluides… On a envie de toucher, de palper ce qui est à l’écran car on en ressent les sensations. Le toucher, l’odeur, le gout, l’ouïe et la vue : le métrage continue d’exalter nos sens avec cette patte organique. Ainsi, le film s’inspire beaucoup de l’expressionnisme, avec ses cadres distordant la logique et l’espace. Finalement, ce film ne serait-il pas une belle coquille vide ?

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Des cadres pesants et impressionnants, presque surnaturels.

La réponse est non. Le film en dit beaucoup sur ce milieu avec certes des personnages hauts en couleur, mais non dénués d’un grand réalisme glaçant. Je prendrai pour exemple le traitement réservé à une artiste en manque d’inspiration, habitante du village abandonné. Le long métrage use de ses cadrages et de son traitement filmique pour parler de ce personnage. Étrange, éthérée, parfois violente mais complètement surnaturelle, elle semble jouir de tous ces événements sanglants pour en refaire son œuvre. Ils posent leur caméra au plus près des mimiques des acteurs, des personnages, pour réussir à capter ce “petit quelque chose” dans leurs émotions et humeurs qui rend le tout très réel, crédible et contagieux. Ce n’est pas uniquement en ajoutant un surplus d’informations (sur son passé ou son identité) que l’on développe un personnage dans un film. C’est avant tout par un ressenti, par des sensations et par des actions. Exactement comme dans Mad Max : Fury Road, où on ne connait presque rien des personnages, mais où ils nous apparaissent crédibles quand même. Thématiquement, le long métrage est aussi bourré de symboliques. Efficaces mais parfois assez maladroites et d’un voyeurisme dérangeant par moments. C’est d’ailleurs le principal défaut du film : à trop vouloir aller dans la symbolique et l’abstrait, il sombre parfois dans la facilité iconique. C’est toujours pertinent mais exécuté avec la subtilité d’un ours jouant du piano (comparaison de ouf, je sais je sais).

C’est donc un film efficace et original que nous proposent le cinéma français et ces deux réalisateurs uniques. Ce ne sont pas des faiseurs sans âmes soumis à l’industrie, c’est une réelle démarche artistique. Le film a ses défauts (des symboliques faciles et un rythme un peu faiblard par moment) mais, malgré cela, il faut encourager ce genre de démarche bien loin des canons de production habituels. C’est une véritable œuvre originale à voir impérativement.

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