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Conseil Canap’ #2 : Détour de narration

Conseil Canap’ #2 : Détour de narration

Pour ce deuxième ConseilsCanap’, il m’était impossible de parler d’autre chose que de Détour. Un film d’action road-movie réalisé par Christopher Smith en 2017. Le principe de base est simple : on suit la vengeance d’un jeune étudiant contre son beau-père.

Si le fond peut paraître plutôt basique sur certains points – ce qui me dérangerait habituellement – le réalisateur arrive à tirer son épingle du jeu en exploitant entièrement l’un des plus grands outils du cinéma : le montage.

Pour faire bref sur le film : je dirais qu’il est très bon, voire excellent si je manquais d’objectivité (et j’en manque clairement). Le scénario est surprenant, jouant avec les attentes et les acquis du spectateur, les retournant continuellement contre lui. Jouer avec cette confrontation et cette dualité aussi dans la temporalité du récit a dû être un exercice à la fois complexe et jouissif. L’image, élégante et travaillée, nous colle à la rétine de l’intro à la fin, classe et originale. Les acteurs sont très bons et les personnages bien écrits, libres, lâchés dans un chaos tourmenté. On voit que Smith aime placer ses personnages dans un monde sans équilibre. Filmé en grands angles, le film rend l’espace immense, à la fois vide et fourmillant de détails, donnant sa touche profondément américaine à l’œuvre. Pas forcément dans sa manière de faire, ni dans son humour trop british, mais plus dans son atmosphère, dans ses personnages et dans ses thématiques. Les paysages désertiques ajoutés à l’immensité des villes lumineuses, ainsi que des voitures rutilantes, vous souhaitent la bienvenue chez l’oncle Sam ! Smith peint ses films de la couleur du pays où se passe l’action. Il s’inspire grandement des cadres naturels pour nous immerger dans son univers à la fois imaginaire et débordant de vérités. Et… C’est tout ? Non, bien sûr.

Détour ; Générique
Le magnifique générique d’introduction vous plonge instantanément dans l’ambiance du film.

Ces cadres larges vont également venir nous tromper. Vous croyez posséder toutes les clés de l’histoire, voir les fils des marionnettes? Monumentale erreur, dirait mon philosophe bodybuildé préféré.

On apprendra en effet que cette image, d’apparence innocente, est pourtant d’une fourberie sans pitié. On ne se méfie pas, pensant posséder toute les cartes, pour finalement tomber dans le panneau. Dans des pièges élaborés et manipulés d’une main de maître par une seule personne : le réalisateur. Il est le seul maître à bord, utilisant avec pertinence les outils offerts par le cinéma, notamment celui du montage.

Le film abonde de split screen – anglicisme qui, selon Wikipédia, se définit comme un effet consistant à diviser l’écran en plusieurs parties, chacune de ces parties présentant des images différentes : plusieurs scènes, ou bien plusieurs perspectives différentes d’une même scène – montrant la dualité des personnages. Car tout le film tourne autour de cette thématique des choix, des possibilités qu’ils nous offrent, et finalement de nos actes et des conséquences qu’ils provoquent. Le film scinde littéralement en deux ses personnages pour venir enrichir son récit et nous perdre dans sa complexité. Il arrive également à nous perdre au sein de sa temporalité, la chronologie des événements. En nous retournant la tête continuellement, il pourrait perdre certaines personnes si le tout ne prenait pas ce sens si terre à terre au final.

Voir aussi

Détour ; split-screen
“We don’t regret the things you do, just the things you don’t.”

Mais il n’est pas un effet de style vain. Au sein de l’œuvre, le montage vient prendre tout son sens, décrivant les choix et les dualités mentales avec finesse et profondeur. L’outil filmique n’est pas là pour faire beau : il sert le propos. Rien n’est montré innocemment, tout est calculé et millimétré pour mieux surprendre à chaque révélation. Le film nous montre et conclut le débat selon lequel le montage est la dernière phase d’écriture.

Personnellement, j’aimerais beaucoup savoir comment a été écrit le film car, il doit être très difficile de concrétiser l’abstrait du montage sur le papier. En effet, le réalisateur a compris les codes et sait les utiliser au maximum. Il ne se contente pas de raconter une histoire, il laisse le cinéma la créer lui-même. Ce n’est pas l’un de ces films que l’on pourrait juste lire, rapporter en « simple » histoire littéraire, le voir est une nécessité. Si une histoire complexe peut surprendre le spectateur ; pour le faire rêver, il suffit d’un simple Détour de narration.

Louis Rengard

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