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Deux théâtres occupés, la culture lilloise s’embrase

Deux théâtres occupés, la culture lilloise s’embrase

Le 12 mars, jusqu'à 400 personnes finiront pas se réunir devant le Théâtre du Nord.

À ce jour, une trentaine de lieux culturels sont occupés en France. Jeudi soir, le Théâtre du Nord de Lille a allongé cette liste. Comédiens, danseurs, musiciens, spectateurs, ils sont une quinzaine à l’occuper de nuit et près d’une quarantaine en journée. Tous dénoncent l’inaction du gouvernement et les “non-annonces” de Roselyne Bachelot, et réclament “des perspectives claires de réouverture des lieux culturels”. Depuis aujourd’hui, le Sébastopol est lui aussi occupé.

Après l’Odéon à Paris ou le théâtre Graslin à Nantes, c’est au tour du Théâtre du Nord. Jeudi 11 mars, en fin de journée, une quinzaine de professionnels du monde de la culture ont installé leur QG à l’intérieur du théâtre lillois. La liste des revendications est longue mais les idées sont claires : à Lille, et partout en France, on demande un plan de relance rapide et méthodique du secteur culturel et un soutien massif pour ses acteurs. Sont aussi réclamés l’annulation de la réforme de l’assurance-chômage qui doit entrer en vigueur le 1er juillet 2021, et le prolongement de l’année blanche au-delà du 31 août pour maintenir les droits au chômage des intermittents du spectacle.

“La flammèche que tout le monde attendait”

Vendredi 12 mars à 14 heures, la Grand’Place de Lille a pris une tout autre couleur. Concerts improvisés, chorégraphies et déguisements… Après plus de cinq mois sans art, c’est un véritable spectacle de rue qui s’est offert aux passants. Selon les organisateurs, ce sont 300 à 400 personnes qui étaient rassemblées devant le Théâtre du Nord, en soutien à ses occupants.

“On veut pas se laisser mourir. On veut vivre, libres.” – Un clown hospitalier du CHU de Lille

Derrière les applaudissements, les chants et les rires, on devine rapidement qu’il ne s’agit pas d’un spectacle comme les autres. Les intermittents du spectacle perdent espoir et sont dans l’incompréhension. “Est-ce qu’on peut encore y croire [à la réouverture, ndlr.] ?”, nous lâche une comédienne. “On veut que les lieux rouvrentC’est plus sûr que d’aller faire les soldes, non ?, s’indigne une productrice. Il y a trop d’incertitudes. Pour ma part, je n’ai plus de sous car tout est annulé.” Un clown hospitalier du CHU de Lille passe dans la foule, déguisé. Et comme s’il s’adressait à des patients malades, le jeune homme tente de redonner espoir. “On veut pas se laisser mourir. On veut vivre, libres !”

Lors du rassemblement le 12 mars, des artistes performent pour faire entendre leur voix (et leurs cuivres)
Lors du rassemblement le 12 mars, des artistes performent pour faire entendre leur voix (et leurs cuivres). © Quentin Saison / Pépère News

En assemblée générale, les occupants sont revenus sur leurs actions et évoquent un bilan positif. “Les gens sont super contents, au-delà même du cercle de la culture. On est la flammèche que tout le monde attendait. On est passé de 1 à 25 lieux occupés !”

Un rapport de force compliqué

Au théâtre de l’Odéon, à Paris, les organisateurs de l’occupation évoquent une première journée “compliquée due à la présence policière”. Toutefois, les forces de l’ordre se tiennent désormais plutôt “à distance”. Quant aux relations des manifestants avec la direction de l’établissement, “nous ne préférons pas communiquer dessus”, nous expliquent les occupants parisiens.

Dans la capitale des Flandres, c’est moins tendu. David Bobée, directeur fraîchement nommé au Théâtre du Nord, a accueilli les manifestants à bras ouverts. Il a même passé une nuit d’occupation avec eux. Marie-Pierre Bresson, adjointe à la Culture de la ville de Lille, était également présente pour leur ouvrir les portes de l’établissement. Vendredi, Ugo Bernalicis, député La France insoumise du Nord, et Marie-Pierre Bresson ont renouvelé publiquement leur soutien au mouvement. “Faites-nous confiance. Nous sommes prêts”, a-t-elle déclaré au micro, devant la foule.

Pour Julien Poix, chef de file des insoumis dans le Nord, “il y a eu un manque de concertation et de dialogue sur le long terme” entre la municipalité et les professionnels de la culture. “On aurait pu mettre en place, comme nous l’avions proposé, un conseil d’urgence sanitaire qui aurait rassemblé tous les acteurs politiques, culturels et économiques de la ville autour de la municipalité.” À ces reproches de la France insoumise, Marie-Pierre Bresson assure que la ville “a fait son maximum”. “Dès lors que le gouvernement dit « on ferme », on n’a pas la possibilité de rouvrir.” Lille est d’ailleurs candidate à l’expérimentation de la réouverture des lieux culturels, mais les nombreuses relances de Martine Aubry restent sans réponse de la ministre de la Culture Roselyne Bachelot.

Début des négociations avec la Ville

Depuis le début de la mobilisation au Théâtre du Nord, les politiques locaux soutiennent le mouvement. C’est donc sans tension que la culture lilloise s’embrase. Tout du moins jusqu’à aujourd’hui, lundi.

En effet, débutent aujourd’hui et pendant deux semaines des auditions pour l’Ecole supérieure d’art dramatique au théâtre. Par souci de cohérence et pour ne pas perturber les concours, les manifestants ont demandé un autre lieu culturel et symbolique d’occupation à la municipalité.

Corinne Masiero pointe son nez en fin d'AG. "Aujourd'hui tout est politique, même montrer son cul."
Corinne Masiero pointe son nez en fin d’AG. “Aujourd’hui tout est politique, même montrer son cul.” © Quentin Saison / Pépère News

Dimanche, la tension monte entre les occupants et l’adjointe à la Culture de la ville de Lille. Des négociations s’entament pour investir un autre lieu. Corinne Masiero, comédienne et héroïne de Capitaine Marleau se trouve au sous-sol du théâtre. Entourée par une trentaine de manifestants, elle est au téléphone avec Marie-Pierre Bresson. Celle qui s’est dénudée aux César 2021, avec le message “No culture, No future” peint sur le corps, ne lâche rien. Les manifestants veulent l’Opéra, le Tri Postal ou Saint Sauveur. En tout cas, un lieu symbolique et assez grand pour ne pas mettre en danger leur santé. La mairie leur propose l’auberge de la Maison Folie de Wazemmes, plus petite et excentrée. Corinne Masiero perd patience, s’emporte et raccroche. Les négociations stagnent.

Finalement, l’adjointe à la Culture se rend au théâtre. Alors qu’elle s’apprête à prendre le micro, son téléphone sonne. “Un instant, c’est le Maire”, s’excuse-t-elle avant de se mettre à l’écart. La foule s’impatiente. Finalement, le verdict sonne. Martine Aubry reste sur ses positions. C’est l’auberge de la Maison Folie de Wazemmes ou rien. Après un vote, les manifestants rejettent à la majorité la proposition de la maire. C’est décidé, avec ou sans accord des autorités locales, ils se rendront dès lundi vers un autre lieu.

Au tour du Sébasto’

C’est un enjeu politique : Lille, capitale européenne de la culture en 2004, doit apporter son soutien public au secteur. Ce midi, une délégation de sept personnes a été envoyée à la mairie de quartier de Lille-Centre. Après 40 minutes de négociations avec Marie-Pierre Bresson, les professionnels du monde de la culture remportent le deal. Ils pourront occuper le théâtre Sébastopol jusqu’à demain au moins. C’est acté : deux théâtres seront occupés à Lille. Le Théâtre du Nord par les étudiants-manifestants en art dramatique, et le Sébastopol par les autres occupants. Ce qui est sûr, c’est que la “flammèche” n’est pas prête de s’éteindre.

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