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Entre fraternité et violences : immersion dans le Paris du peuple

Entre fraternité et violences : immersion dans le Paris du peuple

Mise en lumière par immersion de ce qu’a pu vivre un gilet jaune dans la journée de mobilisation du 8 décembre à Paris, qui a réunie 10 000 personnes et 8000 membres des forces de l’ordre selon les chiffres de la préfecture de police.

“Macron a ramené la fraternité entre les Français.”

Manifester, que ce soit pour la liberté ou pour l’égalité, c’est avant tout un moment de fraternité, et c’est bien l’impression qu’on a eu ce samedi 8 décembre en déambulant dans un Paris en lutte.
Vers 8 heures, à la sortie du métro “Porte Maillot”, point de rendez-vous largement diffusé sur Facebook, nous cherchons un moment le lieu de la mobilisation ; puis nous convergeons avec d’autres vers la place de l’Etoile où pour l’instant, les forces de l’ordre, détendues, sont plus nombreuses que les manifestants. Petit à petit les “gilets jaunes” arrivent par grappes depuis le périphérique (lui aussi bloqué), parfois regroupés autour d’un drapeau régional, ils se heurtent avec surprise aux multiples fouilles. Pour beaucoup, c’est leur première “vraie grande manifestation”.

Pendant presque toute la matinée, c’est un sentiment d’attente teinté de curiosité que l’on peut lire sur les lèvres de ces manifestants engourdies par le froid matinal. Il n’y a “pas de programme précis, on ne sait pas comment ça va se passer.” Certains, comme cette jeune saisonnière grenobloise déguisée en abeille sont déjà équipés pour la marche pour le climat, prévue à 14 h. “Où ça ?”, “Place de la Bastille c’est ça…?” On ne sait pas où, mais on veut y aller.  Au-delà des revendications politiques, pour ce groupe de trentenaires, arrivés à l’aube à la capitale après un long voyage de nuit, ce rassemblement est aussi une “aventure entre amis”.

Les camarades ayant déjà participé à la manifestation du 1er décembre, eux, mettent en garde en narrant sans se lasser les très marquants, “événements de la Place de l’Étoile” accusant quasi unanimement “un piège des CRS”. Pour l’instant ils s’étonnent comme nous du calme et de l’ambiance bon enfant que prend la manifestation. Ils lisent pourtant dans les médias que le nombre d’interpellations a déjà dépassé celui de la semaine dernière.

Philippe de Veulle, un riverain, avocat se revendiquant de droite mais soutenant les gilets jaunes au point de leur offrir gratuitement ses services en cas de procès nous raconte qu’il a assisté à l’ensemble des  manifestations, passionné par les événements ; il vante cette “révolution qui prend cours” et diffuse en live sur Facebook ce qu’il peut déjà observer, bien qu’il n’y ait pas de grands mouvements. Son ami, soixante-huitard parisien, qu’il a rencontré à l’occasion des rassemblements, précise “cette fois, c’est moins violent et y-a moins de mobilisation, mais on se sent soutenus […] comme quand j’étais étudiant, c’est arrivé comme ça, je m’y attendais pas.”

La fête au village

Lorsque nous quittons l’avenue de la Grande Armée à 11 heures, la plupart des gilets jaunes n’ont pas passé le dernier cordon de CRS qui les sépare de l’arc de Triomphe, de peur de devoir laisser toutes leurs affaires. Nous les laissons discuter entre eux, avec d’autres “provinciaux” venus d’ailleurs… Pas un seul slogan n’a été scandé, les seuls bruits qui ont perturbé ce qui s’apparente plus à une fête de village qu’a une manifestation étant les premières grenades lacrymogènes utilisées de l’autre côté, vers les Champs-Élysées…

Après avoir suivi quelques mouvements de foules peu fructueux ; nous faisons comme pas mal de gilets jaunes. Nous tentons de rejoindre la manifestation syndicale et étudiante “inter-lutte” et le cortège féministe qui partaient tous deux de la gare St-Lazare à 10 heures pour remonter les Grands Boulevards et finir sur les Champs-Élysées. Pour atteindre ce fameux cortège de la convergence des luttes commence une épopée longue de plusieurs heures. Nous errons littéralement dans les rues de Paris, qui loin des points de tensions sont désertes. Des gilets jaunes épars, semblent comme nous un peu paumés, où peut être visitent t-ils Paris, pour beaucoup d’entre eux c’est en effet, une des première rencontres avec la capitale. Nous suivons la foule qui tente elle aussi de rejoindre les Grands Boulevards, en nous contentant des rares passages qui ne sont pas bloqués par la police. A coté de nous, une sexagénaire grommelle à qui veut l’entendre : “on est parqués comme des cochons.”

“La rue elle est à qui, la rue elle est à nous !” – slogan des gilets jaunes. 

Parfois nous nous approchons suffisamment du cortège pour entendre les manifestants scander des “anti-anti-capitalistes” ou des “la rue elle est à qui, la rue elle est à nous !”, nous entrevoyons un drapeau rouge entre fumigènes et lacrymos mais impossible de le rejoindre, celui-ci étant rigoureusement encadré par les barrages, blindés de la gendarmerie et canons à eau à l’appui.

Visiblement décontenancé par la non-organisation de la manifestation et par l’omniprésence des CRS, un groupe de meldois (habitants de Meaux) en gilets jaunes préfère se reposer sur le bord de la route. Souriants, optimistes ils nous racontent les petites anecdotes qui émerveillent leurs journées passées sur les ronds-points ou sur les parkings des grandes surfaces de leur ville. “Quand on rentre chez nous le soir après les blocages, on a l’impression de rentrer dans un autre monde”, après avoir goûté à la joie des manifestations, la routine quotidienne leur semble amère. ils se demandent si eux aussi ne vont pas boycotter Noël pour faire perdurer ce mouvement. Une mère de famille nous confie, que depuis le mouvement, elle vit “un moment humain” et n’hésite pas à faire le parallèle avec la solidarité ressentie pendant les “marches pour Charlie” – du 10 et 11 janvier 2015 – “ici, on se sent tous égaux” conclut-elle. Nous les laissons après une bonne demi-heure dans une franche camaraderie en compagnie d’un cheminot val – d’Oisien venu seul, ayant spontanément rejoint la discussion, après tout en manif, “Les gens viennent comme ça discuter, on est tous pareil, on en garde des bons souvenirs.”

Ambiance radicalement différente lorsque nous débarquons finalement sur les Grands Boulevards dans un nuage de lacrymos. La police, en formation serrée devance les impressionnants canons à eau et force la foule de manifestants à se disperser le long des boulevards. En remontant en tête de cortège, nous retrouvons la vue, et le calme nous permet d’observer la composition hétéroclite du mouvement où les gilets jaunes sont mêlés aux étudiants, militantes féministes, écologistes et syndicats. Si la fumée à l’arrière du cortège laisse deviner une situation toujours tendue, le reste de la marche s’en sépare pour jouer au chat et à la souris avec les forces de l’ordre dans une ambiance relativement bon enfant. Celles-ci tentent d’ailleurs à plusieurs reprises de stopper voire de couper le cortège en deux, cherchant sûrement à briser le mouvement, afin d’éviter que les militants dispersés ne s’y agrègent, pour rejoindre en masse les Champs-Élysées déjà embrasés. Face à cette audace, pas de casseurs ou de slogans anti-flics, les manifestants mains en l’air protestent pacifiquement. A un moment, alors que le blocage de la manifestation s’apprête à durer, ils entreprennent même d’échanger quelques passes de volley au dessus du cordon de CRS ayant séparé la manifestation en deux.

“Quand on rentre chez nous le soir après les blocages, on a l’impression de rentrer dans un autre monde.”

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Mais sur le coup des 14 heures, les opérations de contention des policiers ont eu raison du cortège “inter-lutte” qui commence à s’effriter. Certains manifestants se redirigent vers la marche pour le climat, d’autres, plus énervés et cagoulés préfèrent récupérer des pavés “au cas où il faudrait se défendre” malgré les protestations alentours.

Pavés, pétards et antifas

Aux Halles : “Ça a pété aux Champs-Élysées”. Le cortège disparu, nous choisissons de remonter vers les Champs où il y aurait du mouvement. En direction de notre objectif, on s’aperçoit qu’on remonte à contre courant des groupes de gilets jaunes : “on va ailleurs, ils laissent pas passer”. Des CRS bloquent tout accès aux Champs ; la situation sur place restera inconnue, seul vestige : une poubelle achève sa combustion. Errance à nouveau, on repasse dans les rues de ce matin, l’euphorie a laissée place à la tension. Attirés par les cris on arrive place de la Madeleine : Les gilets jaunes ont abandonné les premières lignes, face aux CRS, au profit des cagoules noires, masques et lunettes de protection. Un groupe de jeunes posté sur des agglos, tente de les casser pour récupérer des munitions. On nous interpelle : “Vous êtes antifas ?” ce sera la dernière question politique. “Vous squattez où ? Ce soir j’dors chez un pote écolo que j’ai rencontré ce matin…” Si le contact a l’air facile ; le débat politique l’est un peu moins. Après quelques échanges, on s’arrête à cette déclaration incongrue au vu de l’ambiance : “les antifas c’est les gentils, c’est ceux qui soignent les blessés, moi j’suis contre la violence.”

“Vous squattez où ? Ce soir j’dors chez un pote écolo que j’ai rencontré ce matin…”

Des pétards explosent, les “slogans” alternent entre “Macron on t’en encule” et “Macron démission” devant une division de CRS soutenue par plusieurs palissades, fourgons et canons à eau. Un pétard de trop fait exploser la situation ; les capsules de gaz lacrymogènes déferlent sans sommation sur la foule en panique ; les jeunes casseurs déguerpissent malgré les conseils de manifestants plus âgés de ne pas provoquer de mouvements de foule. On assiste interdits aux échanges de pavés et de grenades. S’agaçant de leurs échecs, les plus radicaux s’en prennent au vitrines et au matériel de construction qui traîne, ne faisant qu’accroître le nuage de lacrymos. A l’instar de plusieurs gilets jaunes, nous quittons la place par le seul chemin n’étant pas tenu par les CRS, en laissant la grande majorité passive face aux événements. En nous retournant, nous distinguons clairement la fumée, qui détone avec le ciel crépusculaire d’un Paris qui ne semble pas prêt de s’éteindre.

Revol-Cavalier Lauriane & Dubesset Enzo

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