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INTERVIEW. “Incontestablement, il y aura un avant et un après”, rencontre avec le recteur de Notre-Dame-de-la-Treille

INTERVIEW. “Incontestablement, il y aura un avant et un après”, rencontre avec le recteur de Notre-Dame-de-la-Treille

Bruno Mary, recteur de la Cathédrale Notre -Dame-de-la-Treille de Lille

Au lendemain du rapport Sauvé, Bruno Mary, le recteur de la cathédrale Notre-Dame-de-la-Treille de Lille, a reçu le Pépère au cours d’une interview. Le but ? Répondre aux questions que nous nous posons et confronter l’Église aux actes dénoncés dans le rapport. Croyants ou non-croyants, cet entretien à cœur ouvert nous permet de briser les silences et les tabous.

Le rapport Sauvé livre un constat effrayant. Environ 216.000 personnes auraient été victimes d’agressions sexuelles par un membre du clergé entre 1950 et 2020. On en recense plus de 330.000, si l’on compte les agresseurs laïcs travaillant pour l’Église. L’ampleur de ces actes pédocriminels a été révélée par le récent rapport de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), présidée par Jean-Marc Sauvé. Si ce rapport a fait la Une des journaux, il est grand temps d’aller à la rencontre de ceux qui en parle le mieux : les membres du clergé.

Pépère News : Selon vous, il y a-t-il une Église avant et après le rapport Sauvé ? 

Bruno Mary : Quelque part, oui et non. C’est un rapport terrible puisqu’il dénonce des faits que je qualifie d’innommables. On ne s’attendait pas à un nombre de victimes si important, cela a été la double surprise. Incontestablement, il y aura un avant et un après. Mais dans un sens, c’est la même Église. Appartenant à la même institution, nous [les prêtres] essayons d’assumer au mieux les faits. Nous sommes solidaires et fraternels et c’est toute la difficulté. Néanmoins, assumer des faits pour lesquels je n’y suis pour rien est assez difficile. En tant que chrétien, je me dois de le faire. Pour moi, c’est comme ce qu’il se passe dans une famille. Il y a des faits très beaux autant qu’il y a en a des moins beaux. On ne peut pas choisir ce que l’on prend et ce que l’on rejette. Alors, on prend l’ensemble. L’humanité est mêlée en chacun de nous. Aimer en vérité, c’est prendre les qualités et les défauts.

Si l’un de vos confrères vous confie être l’auteur d’un abus sexuel, quelle serait votre réaction ?

Il faudrait que je le dénonce en le renvoyant à la gravité de ce qu’il a fait. Je m’en remettrais à la justice des hommes. Il est de mon devoir de travailler en collaboration avec la justice. Évidemment, c’est toujours très délicat. Je reprends ma comparaison avec la famille, c’est comme si vous dénonciez un membre de votre famille. D’où les difficultés. C’est pour cela qu’il y a une double responsabilité : il ne faut pas dénoncer sur une simple rumeur. S’il s’avère qu’effectivement, une personne est confrontée à un abus d’un prêtre ou d’un chrétien, il ne faut pas hésiter à le dénoncer. Nous ne devons pas nier ce qu’il s’est passé sous prétexte que ces faits nous remettent trop en cause.

Monseigneur Éric de Moulin Beaufort, 1er président de la Conférence des Évêques de France (CEF) affirme que “le secret de la confession est supérieur aux lois de la République”. Qu’en pensez-vous ?

D’une part, les agresseurs ne viennent pas avouer leur(s) fait(s) en confession ou, du moins, c’est très rare. Quand ce n’est pas dans le cadre de la confession, on n’est donc pas lié à cela. Et si ça l’est, il y a toujours la liberté d’accorder, ou non, l’absolution. C’est-à-dire le pardon. Je peux très bien exhorter la personne en face de moi à se rendre à la justice. Le confessionnal n’est pas une annexe du commissariat de police. C’est pour cela qu’il faut respecter les lieux et les temps.

Une des préconisations du rapport est de rallonger – et non pas de supprimer – le délai de prescription qui vise à exempter toute peine pour un crime commis au-delà de 20 ans en arrière. Quel est votre opinion là-dessus ?

Dans toute affaire judiciaire, il y a le parti de l’agresseur et celui de la victime. Nous avons eu des personnes de 70-80 ans qui ont été victimes d’agressions et leur mémoire en est toujours aussi blessée. Aujourd’hui, l’agression est tellement intime et grave qu’elle marque à jamais la vie des victimes. La prescription parait donc inhumaine dans le sens où elle ne respecte pas cette mémoire profondément meurtrie.
La question se pose autrement du côté de l’agresseur, parce que lorsque que l’on commet de tels actes, c’est que l’on ne va pas bien non plus.
Ce n’est pas simple pour la justice, puisque nous ne pouvons pas non plus réduire la vie d’une personne à un moment T de celle-ci. La justice humaine, pour l’agresseur comme pour la victime, est là pour permettre de continuer à vivre. Elle a pour but, que, lorsqu’il y ait agression, il y ait réparation. Les faits doivent être reconnus et la réparation doit être demandée afin de pouvoir reprendre sa vie. C’est du moins le désir que nous avons : la réalité est tout autre. On ne refait pas sa vie, il y a des décisions qui nous marquent à jamais. Mais comment permettre à un agresseur de continuer à vivre lui aussi ?

Avant, c’était perçu comme un égarement et aujourd’hui, c’est un crime. C’est une énorme évolution. Et c’est ça qui est compliqué quand nous rendons justice. Les curseurs ont bougé. Il y a 30 ans, la manière de traiter ces actes, c’était de faire le silence. Les familles le demandaient et les victimes même n’osaient pas parler. Aujourd’hui, cela a changé. La grande évolution qui s’est faite dans l’Église, c’est la prise de conscience. Nous ne mesurions pas l’importance du mal causé aux victimes. Le fait qu’elles aient commencé à parler et à être écoutées a permis aux sciences humaines d’approcher de manière plus fine l’importance du traumatisme.

Donc, pour vous, le délai de prescription est toujours pertinent ?

Je crois que c’est une très bonne chose que le rapport étudie une période de plus de 70 ans. Peu importe le moment des faits, nous restons toujours conscients de ce que l’on a vécu. Le problème pour les personnes dont l’agresseur n’est plus de ce monde, c’est l’impossibilité d’avoir un procès à proprement parlé. D’où l’importance de la création d’une instance indépendante. À la demande de l’épiscopat, elle s’est mise à l’écoute de ces personnes, elle les prend en considération. On ne peut pas pleinement les comprendre, mais on fait le maximum pour être à leur service.

Vous ignoriez les dégâts commis sur la vie d’une victime avant le rapport Sauvé ?

On a eu des faits dans le diocèse qui remontent à 15-20 ans. À cette époque, je ne mesurais pas les dégâts que cela pouvait faire. Autant sur la vie de la victime que sur celle des proches de la victime parce qu’évidemment, tout l’entourage se remet en cause. Je crois qu’il y a eu une prise de conscience qui a demandé du temps. C’est ça qui est compliqué d’expliquer. On se demande pourquoi nous n’avons pas réagi tout de suite, comment des religieux, des prêtres qui sont là pour témoigner de l’amour du Christ sont-ils capables de tels actes, etc. Il y a déjà cette première étape de se dire que c’est réel. Dans un second temps, il n’y a pas que l’agresseur qui doit être entendu, mais aussi l’agressé.

En 2011, 44 % de Français déclaraient ne pas être croyants contre 51% en 2021. L’Église a-t-elle joué un rôle dans cette perte de foi ?

Elle a joué un rôle, mais il n’y a pas que cela. Ces abus remettent en cause la confiance accordée à son prochain. Nous avons confié nos enfants, nous avons fait confiance à un homme de foi et il nous a trahis. C’est ce qui cause des dommages irréparables. L’Église a édicté des règles pour être un bon-chrétien. Alors, quand celui qui fait les lois est l’un des premiers à les détourner, on ne comprend plus rien. Je crois qu’en reconnaissant que nous sommes pécheurs, comme tout le monde, nous apprenons à l’amour de Dieu, dans notre humanité. Nous pouvons avoir confiance en l’Église si nous reconnaissons qu’elle est comme nous, en ne l’idéalisant pas.

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