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“Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste”, un documentaire engagé mais censuré

“Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste”, un documentaire engagé mais censuré

Marie Portolano, animatrice de Canal Football Club et réalisatrice de "je ne suis pas une salope, je suis journaliste"

Le 21 mars était diffusé sur Canal+ le documentaire “Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste”. Réalisé par Marie Portolano et Guillaume Priou, celui-ci dénonce le sexisme subit par les journalistes sportives. Pendant 76 minutes, les témoignages affluent. Des blagues douteuses au harcèlement moral et sexuel, elles racontent.

Après les milieux du cinéma, de la musique, de la politique, l’omerta est cette fois brisée dans le domaine du journalisme sportif. Déjà, les récentes accusations envers l’ancien présentateur de TF1 Patrick Poivre d’Arvor avaient ébranlé la sphère médiatique. Et le sexisme ambiant frappe a fortiori dans un milieu fermement masculin : le journalisme sportif. C’est cette réalité, teintée de violence et d’humiliation, que l’ex-présentatrice de Canal Sports Club a voulu montrer. 

Depuis sa diffusion, le documentaire fait couler de l’encre. D’abord, parce que les témoignages d’une vingtaine de journalistes phares concordent. Ils ne laissent aucun doute sur la nature du problème, aucune excuse pour les agresseurs. Surtout, parce que la présumée censure par Canal+ du passage de Pierre Ménès choque. Elle incarne tout ce qui est dénoncé, en une sorte de mise en abyme involontaire. 

Un documentaire accablant 

Dans “Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste”, Marie Portolano et Guillaume Priou démontent méthodiquement tous les préjugés sexistes sur les journalistes sportives. Ces femmes ne sont ni l’atout charme, ni la potiche, ni la plante verte. Elles ne servent pas à faire joli, ne sont pas là uniquement à la faveur d’un quota à respecter. Elles sont embauchées pour leur travail et leur talent, en dépit de toute empreinte genrée. 

Pour les journalistes de sport, le sexisme est partout, étouffant. Il vient d’un inconnu, d’un collègue, d’un supérieur. Les témoignages sont sincères, jusqu’à être accompagnés de larmes pour Margot Dumont. Mais les réalisateurs ont su éviter le piège du pathos, en valorisant les confessions brutes. C’est en lisant les tweets et messages insultants tels quels, sans commentaire, qu’on prend la mesure de la violence. 

“Vous êtes constamment ramenées à votre statut d’objet sexuel accessible et consommable.” – Catherine Louveau, sociologue spécialiste de sport et genre

Le documentaire retranscrit l’atmosphère étouffante au sein du journalisme sportif, la lourdeur des blagues beaufs, le poids du sexisme ordinaire. La gravité se transforme parfois en absurdité. Les photos sexistes de Paris Match, capturant les journalistes en robe de soirée, sont moquées. Seule une experte commente : Catherine Louveau, sociologue spécialiste de sport et de genre, qui vient éclairer les témoignages. “Vous êtes constamment ramenées à votre statut d’objet sexuel accessible et consommable”, analyse-t-elle.

Sa force : le nombre 

Le documentaire naît d’une idée de Marie Portolano : dévoiler la face cachée de son métier. Cette prise de parole sur le tard est expliquée. Le 4 avril 2020, Clémentine Sarlat ouvre la voie. Libérée par sa démission de France Télévisions, elle se livre dans L’Équipe. Une dénonciation solitaire qui a délié les langues. Une vingtaine de journalistes prennent aujourd’hui la parole. 

Elles sont consultantes, présentatrices, chroniqueuses, rédactrices en chef. On les voit sur BeIN Sports, RMC Sport, France Télévisions, Canal+, TF1… On les écoute à Radio France. On les lit dans L’Équipe. De concert, elles racontent la même expérience. Leur force : le nombre. Les coïncidences sont impitoyables. Plus de risques, donc, d’être accusée de mensonge ou d’être menacée de licenciement. 100% des témoignages sont féminins : parti pris ou alibi de Canal+ pour protéger son consultant ? Toujours est-il qu’une telle sororité bouleverse. 

Le procès d’un seul homme 

Le soir de la diffusion, le média Les Jours fait une révélation choc. Des séquences du documentaire auraient été censurées par Canal+. Parmi elles, un passage accable Pierre Ménès. La tête d’affiche du journalisme sportif de la chaîne collectionne en effet les dérapages : baisers volés, insultes sexistes, attouchements sexuels. Marie Portolano est l’une de ses victimes. Dans son documentaire, elle le met face à ces accusations. Le passage censuré a finalement été diffusé dans l’émission Touche Pas À Mon Poste. Pierre Ménès y prend à la légère les multiples dérives. Il débite un mea culpa en demi-teinte, à base d’amnésies et de l’insupportable “on ne peut plus rien dire“. Son arrogance contraste profondément avec le reste des témoignages. “D’ailleurs, je remarque qu’au niveau du décolleté, tu ne m’as pas gâté aujourd’hui”, ose Pierre Ménès à destination de Marie Portolano dans cette scène censurée.

“D’ailleurs, je remarque qu’au niveau du décolleté, tu ne m’as pas gâté aujourd’hui.” – Pierre Ménès à Marie Portolano

Face à un discours si inaudible, prédisant le bâchage de son chroniqueur phare, Canal+ aurait-elle décidé de protéger Pierre Ménès, en censurant son témoignage ? Sa relation privilégiée avec Yannick Bolloré, fils du propriétaire et actionnaire de la chaîne, a-t-elle jouée ? La chaine cryptée nie, invoquant une volonté de féminiser au maximum le documentaire. Mais le mal est fait. Depuis une semaine, Pierre Ménès est au cœur de la tourmente médiatique. Les réseaux sociaux l’invitent à la fuite avec le #PierreMenesOut. Nathalie Lanetta regrette ce pointage du doigt. Dans une tribune du Monde, elle déclare: “Nous avons soulevé : un système. Il a été entendu : « tous des salauds ». Il en reste : le procès d’un seul homme. Autant dire : une défaite sur toute la ligne.”

“Nous avons soulevé : un système. Il a été entendu : « tous des salauds ». Il en reste : le procès d’un seul homme. Autant dire : une défaite sur toute la ligne.” – Nathalie Lanetta dans sa tribune au Monde

D’autres voix s’élèvent pour dénoncer plus globalement le système, et notamment l’attitude de Canal+. Certaines appellent même au boycott. Le documentaire avance des solutions : encourager les vocations féminines, éradiquer le syndrome de l’imposteur et féminiser les directions. Marie Portolano conclut : “J’espère avoir contribué à libérer la parole ; le combat sera gagné quand il sera devenu inutile d’en faire un film.”

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