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Kendrick Lamar : son 5ème album studio aussi intime qu’altruiste

Kendrick Lamar : son 5ème album studio aussi intime qu’altruiste

Kendrick Lamar: The DAMN. Tour @ TD Garden (Boston, MA)

De son album Good Kid M.A.A.d City, en passant par To Pimp a Butterfly, jusqu’à DAMN., Kendrick Lamar a toujours offert à ses auditeurs sa vision réaliste voire péjorative du monde qui l’entoure, tout en se livrant sur sa santé mentale. L’artiste californien, celui qui s’est vu décerner le Prix Pulitzer dans la catégorie Musique en 2018, revient après cinq ans de silence avec Mr Morale & The Big Steppers, un album très personnel qui traite de ce qui est brisé à l’intérieur de lui, révélant un homme sensible et tourmenté.

Tell them, tell them the truth…”. Prononcés par sa compagne Whitney Alford, qui l’épaule dans la construction de ce projet, ces premiers mots servent d’introduction à un album qui s’annonce intime et honnête envers ses auditeurs. C’est ainsi que Kendrick Lamar entame une psychanalyse, durant laquelle il fouillera dans son passé amer afin de guérir le présent, entre traumatismes familiaux, culpabilité et santé mentale.

The DAMN. Tour à TD Garden (Boston, MA) © Kenny Sun
The DAMN. Tour à TD Garden (Boston, MA) © Kenny Sun

“Men should never have feelings”

Père de deux enfants et membre d’une famille à l’histoire sulfureuse, Kendrick Lamar dévoue une partie non négligeable de son album à la famille, dont les morceaux les plus déchirants. Si We Cry Together, titre profondément poignant et dérangeant, s’impose comme un tableau remarquable des violences domestiques, le morceau Father Time s’engouffre davantage dans les méandres des rapports familiaux nuisibles. Scrutant les daddy issues, Kendrick Lamar dessine les contours de l’éducation qu’il aurait reçue par son père, qui lui a appris à être impitoyable envers lui même, jusqu’à enterrer ses doutes et ses peurs. Ainsi, Father Time explore la paternité sous l’angle de la masculinité toxique, et l’éducation dite virile.

Men should never have feelings”. Symptôme d’une société structurée par les stéréotypes, la masculinité toxique rime bien souvent avec ces aspects socialement destructeurs : domination, violence, misogynie, cupidité ou homophobie, et le rappeur américain ne manque pas de décrypter chacune de ces caractéristiques dans son cinquième album studio.

De fait, Auntie Diaries semble avoir l’intention de clore des décennies de masculinité toxique dans le rap, notamment caractérisée par l’homophobie. K.dot y dépeint son chemin vers l’acceptation de la transition de genre de deux membres de sa famille. Appelant ainsi à la tolérance, à l’amour de son prochain, il spécule sur la position des institutions religieuses. Geste puissant pour un croyant comme Kendrick Lamar, il admet ainsi choisir l’humanité plutôt que la religion face à cette question.

“It was Family ties”

La deuxième partie de l’album n’échappe pas non plus aux confessions de Kendrick Lamar quant à ses traumatismes familiaux. Portrait du cycle de l’abus sexuel et de ses conséquences émotionnelles, Mother I Sober aborde le sujet délicat de la culture du viol sans langue de bois. L’artiste se livre notamment sur l’agression sexuelle qu’a subi sa mère par un membre de sa famille, alors qu’il n’avait que cinq ans. On l’entend discuter de cette agression qu’il baptise scrupuleusement “the generational course” (malédiction générationnelle), endurée par plusieurs membres de sa descendance.

Dans l’ambition de se libérer du poids de la culpabilité, Kendrick Lamar évoque aussi son angoisse liée à son addiction au sexe, reflétée par son infidélité envers sa femme, tout en se comparant sans crainte au bourreau de sa mère. Non, il n’a pas toujours été un saint, et il le reconnaît. Au dénouement de ce morceau, il se pardonne métaphoriquement à lui-même pour mieux pardonner l’agresseur de sa mère, accueillant enfin la dignité et la positivité au sein de sa famille. Le pardon serait donc un moyen de briser cette malédiction générationnelle, et de l’encourager à protéger ses enfants dans l’optique d’incarner une figure paternelle exemplaire.

Clip de "Humble", de Kendrick Lamar © Ellie Gilchrist 
Clip de “Humble”, de Kendrick Lamar © Ellie Gilchrist

“I can’t please everybody »

Si on l’idolâtre d’un point de vue artistique, Kendrick Lamar est également admiré pour sa vision très juste de la société, et son engagement pour différentes causes, qu’il témoigne par le biais de la musique. Invalidant ce culte que l’on voue au rappeur, Mr Morale nous prévient que celui-ci est imparfait, comme tout être humain.

Depuis la montagne au sommet de laquelle il s’est hissé durant la dernière décennie, Kendrick Lamar exprime sa solitude, ses doutes et les ravages de son passé. Particulièrement axé sur l’anxiété, son dernier album DAMN. ne faisait finalement qu’effleurer le sujet de la thérapie, que Mr Morale exploite à son paroxysme. Sans pour autant laisser pour compte ses préoccupations d’ordre sociétal qui font le poids de son art, il choisit de pratiquer ici une introspection, dessinant sa quête pour devenir un homme meilleur, et surtout un bon père.

I choose me, I’m sorry” (Mirror, symboliquement l’ultime titre de l’album) : Kendrick Lamar confie à ceux qui veulent bien l’entendre qu’il privilégiera désormais sa santé mentale et son équilibre familial, à défaut de les sacrifier pour son public, pour la société ou pour ce statut de porte-parole – voire de prophète – que l’on lui confère. 

Finalement, le double album Mr Morale and The Big Steppers s’avère être volontairement conçu comme une œuvre fragmentaire et décalée, comme si Kendrick Lamar avait à coeur de briser les codes et rompre avec ce statut de modèle qu’il incarne souvent aux yeux de la société et à l’intérieur du monde de la musique. “I can’t please everybody”, répète-il dans Crown, second morceau de la deuxième partie de l’album. Il extériorise ainsi son incapacité à satisfaire tout le monde et son profond inconfort en tant que victime d’idolâtrie. Personne n’est un héros, personne ne devrait être considéré comme tel. Lui, il n’est qu’un homme, et nous incite à l’autoriser à en être un.

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