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La Cravate, le film-documentaire qui nous immerge à la base de la nébuleuse “Front National”

La Cravate, le film-documentaire qui nous immerge à la base de la nébuleuse “Front National”

Cravate film documentaire extrême-droite

La Cravate retrace le parcours de Bastien Régnier, vingt ans, militant au Front national. Lors de la campagne présidentielle de 2017, il est invité à s’engager davantage. Mais son envie d’être utile à son parti est constamment freinée par le retour de vieux démons qui l’empêchent d’avancer.

Parler de La Cravate, c’est réfléchir pendant de longues minutes à chaque terme employé pour évoquer cet objet cinématographique non identifié. Chaque mot doit être pensé et repensé, pour transmettre du mieux possible l’envie de regarder ce film-documentaire, ou plutôt ce documentaire filmé. Dans cette catégorie immensément vaste du grand écran qui se transpose parfaitement sur le petit, il arrive parfois que l’on passe du film à l’œuvre, voire au chef-d’œuvre. Il est fréquent que les images éveillent notre conscience, bousculent notre vision du monde, dévoilent le non-sens de nos préjugés et de nos certitudes. Mais il est rarissime qu’elles procurent tout cela à la fois. C’est le cas de La Cravate.

Le destin d’un enfant brisé

La Cravate est un film documentaire français, réalisé par Mathias Théry et Etienne Chaillou, sorti en janvier 2020. Documentaire, car tous les protagonistes jouent leur propre rôle, suivis par des caméras discrètes, qui n’entravent que très peu leurs faits et gestes. Film, car la forme narrative est inédite, innovante, précurseur. Pendant 97 minutes nous est contée l’histoire de Bastien Régnier, jeune militant du Front national (devenu aujourd’hui Rassemblement national) dans la Somme. On suit au jour le jour son implication dans la campagne présidentielle de 2017, aux côtés de celle qu’il appelle “Marine”. Par-dessus les images brutes d’une campagne qui ne ressemble à aucune autre, la narration d’Etienne Chaillou apporte une forme d’humanité que l’on croit bien souvent absente chez les “frontistes”.

Cravate film documentaire extrême-droite
De temps en temps, on retrouve dans le documentaire Bastien Régnier en train de lire face caméra sa propre histoire, commentant certains aspects ou précisant quelques points qui lui sont importants. © Nour Films

Cette littérature visuelle et auditive ne vient pas pour autant légitimer l’existence d’un parti politique qui n’est ni tout blanc, ni tout noir. Mais elle apporte une perspective objective, neutre, qui bouleverse autant qu’elle chagrine. Tout au long de l’heure et demie, face à la caméra, Bastien Régnier relit son histoire, filmée pendant plusieurs mois puis condensée en un livre d’une centaine de pages. Il n’intervient que rarement, pour rectifier une tournure de phrase qui lui déplaît, pour redorer le blason de sa passion, le laser game, ou pour évoquer son douloureux passé chez les skinheads.

En parallèle d’une campagne électorale intense au cours de laquelle il passe d’un simple militant local à une figure frontiste de la Somme et proche de Florian Philippot, alors numéro deux du parti lepéniste, on en découvre de plus en plus sur l’homme qui se cache derrière le militant d’extrême-droite. Un homme brisé, dès son enfance, qui a frôlé à 13 ans l’erreur irréparable. Une erreur qui aurait pu changer le cours de l’histoire de la France et qui l’empêche d’avancer, confronté à ses vieux démons en permanence. Son histoire attriste et chagrine. Car elle ne tient qu’à un fil, qui n’a pas été tiré. La compassion pour cet adolescent laissé sur le bord de la route se mêle à la colère de voir ce concitoyen, un de plus, tomber entre les griffes d’un populisme qui cache ses reflets bruns.

Cravate film documentaire extrême-droite
Bastien Régnier, lors d’un meeting de Marine Le Pen à Lille, quelques semaines avant l’élection présidentielle de 2017. © Nour Films

Comprendre les motivations des électeurs du Front national

Au-delà de l’histoire de Bastien Régnier se cache une réalité que les Français ne sont pas encore prêts à accepter. L’adhésion de ce jeune Picard au Front national représente celle de dizaines de milliers d’autres jeunes dans la même situation que lui. Ils sont originaires de la Somme, mais aussi de la Nièvre, du Doubs, du bassin minier, ou encore du Périgord. Ils sont attachés à ce milieu mi-rural, mi-urbain, à la vieille ferme retapée de leurs aïeux comme à la zone commerciale qui jouxte leur quartier pavillonnaire. Ce n’est pas marginaliser cette jeunesse, l’infantiliser ou même faire d’un a priori une généralité que de la percevoir ainsi. C’est surtout la considérer, se rendre compte qu’elle existe. La jeunesse n’est pas uniquement celle que l’on voit dans les facultés pompeuses des grandes villes. C’est aussi celle à laquelle on ne s’intéresse pas. Et Bastien Régnier en est le symbole.

La Cravate nous ouvre les yeux. Ce documentaire nous fait perdre l’idée que tout militant du Front national, encore plus s’il est jeune, est un écervelé qui ne comprend rien à la vie, un bouseux tombé dans le “piège à cons” de la famille Le Pen. La Cravate nous donne une autre vision de ce qu’est le Front national. Outre les luttes internes, les courses à l’investiture et le soufflement continuel sur les braises pour attiser la haine et diviser le pays, le parti a aussi ses petites mains, ces gens d’en-bas, les “invisibles” comme ils se surnomment avec ironie, mais surtout, avec beaucoup de peine. Eux aussi sont déçus, après quelques mois, d’avoir cru qu’un parti politique “hors-système” pourrait rendre leur vie meilleure. Bastien Régnier en est la preuve. Le Front national, c’est des personnages nauséabonds, des propos inadmissibles, des manipulations de voyou. Mais c’est aussi des gens qui ont eu une lueur d’espoir et qu’il ne faut surtout pas s’empresser de juger au premier regard. La Cravate l’enseigne parfaitement.

 

La Cravate, 1h37, réalisé par Mathias Théry et Etienne Chaillou. Disponible jusqu’au 12/02 sur MyCanal. À louer ou acheter sur les plateformes de VOD.

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  • Fondateur et rédacteur en chef du Pépère News. Parle politique et football entre deux pintes de blonde. You'll never walk alone...

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