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Le cas Richard Jewell, comment l’Amérique peut détruire un homme

Le cas Richard Jewell, comment l’Amérique peut détruire un homme

Richard Jewell était un individu parmi tant d’autres, agent de sécurité du Parc du Centenaire à Atlanta. Après la nuit du 26 au 27 juillet 1996, il est devenu l’homme le plus recherché des Etats-Unis. Le dernier film de Clint Eastwood lui est consacré.

Un type presque ordinaire

C’est comme par accident qu’on fait la connaissance de ce gros homme timide, un peu maladroit et surtout très scrupuleux dans son travail. Richard Jewell veut être du côté des gentils, des « forces of order ». Qu’importe si pour cela il faut faire le ménage du boss, fliquer des étudiants ou distribuer des Coca aux policiers. Alors quand, pendant les JO de 1996, Richard repère un sac à dos abandonné dans la foule du Centennial Park réunie pour un concert, sa conscience professionnelle reprend le dessus. 30 minutes plus tard, une bombe explose dans le sac, faisant près de 110 blessés et tuant 2 personnes. Le bilan aurait été bien plus lourd sans l’agent de sécurité, qui a évacué la tour son et dressé un périmètre de sécurité après avoir alerté l’équipe de déminage. En quelques heures, Richard Jewell devient un symbole national, invité sur tous les plateaux de télévision pour raconter son acte de bravoure. Lui se sent seulement comme quelqu’un qui a fait son travail et qui était au bon endroit au bon moment.

Richard Jewell, figure-type du prolétaire américain que Cleant Eastwood aime à montrer à l’écran. ©Warner Bros. France

De héros à suspect

Mais Jewell va vite déchanter lorsque trois flics du FBI commencent à douter de son innocence : comment se fait-il qu’il n’ait pas été blessé par l’explosion ? Était-il au courant de ce qui allait suivre ? Employé subalterne ayant échoué à faire carrière dans la police, Richard semble correspondre à un profil de « faux héros ». Cette variable du syndrome de Münchlausen implique qu’il aurait volontairement posé la bombe pour obtenir un meilleur emploi et s’attirer la gloire du sauveur. Sept ans plus tôt, lors des Jeux Olympiques de Los Angeles, un agent de sécurité avait utilisé cette méthode en trouvant dans un bus une bombe qu’il avait lui-même posée.

Les enquêteurs finissent aussi par apprendre que Jewell a reçu lors de sa formation un entraînement relatif aux bombes artisanales, et qu’il a été licencié de son poste à l’université Piedmont pour des comportements jugés inappropriés par ses supérieurs. Comme un Meursault des Temps Modernes, Richard Jewell se retrouve coupable non pas pour avoir posé la bombe mais seulement parce qu’il aime son travail, ne parle pas très fort et vit encore chez sa mère.

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Les médias sont les premiers à mépriser ce modeste agent de sécurité. ©Warner Bros. France

Le 30 juillet 1996, The Atlanta Journal publie une édition spéciale avec ces mots : « Richard Jewell, 33 ans, ancien membre des forces de l’ordre, correspond au profil du poseur de bombe solitaire. Ce profil inclut généralement un homme blanc frustré qui est un ancien policier, membre de l’armée ou personne souhaitant devenir policier qui cherche à devenir un héros ». Il n’en faut pas plus pour que la machine politico-médiatique s’emballe. Les camions de télévision campent désormais 24h/24 devant son domicile, le harcèlent de questions, guettant le moindre scoop comme un essaim de guêpes devant un pot de confiture.

Jewell vs USA

Pour se défendre, l’homme de 34 ans fait appel à Watson Bryant, avocat médiocre avec qui il s’était lié d’amitié quelques années auparavant. Bryant va jouer un rôle déterminant dans l’affaire en cherchant à protéger son client de l’acharnement de la presse et du FBI. On découvre en effet les méthodes véreuses employées par les services de renseignement, qui cherchent à combler le manque d’éléments probants par un harcèlement constant et permanent. Perquisitions sommaires, interrogatoires piégés, attaques dégradantes… Le spectateur est plongé dans une atmosphère anxiogène à la limite du grégaire. Face à cet enfer, là où beaucoup d’accusés pèteraient les plombs, Richard reste calme et respectueux. Il va même jusqu’à défendre par solidarité professionnelle ceux qui le traitent comme un moins que rien. Courage face au danger, humilité face au mépris : le voilà, peut-être, le vrai héroïsme.

Les habituels héros du FBI passent ici pour de sacrés escrocs. ©Warner Bros. France

Fiction ou réalité ?

L’affaire Richard Jewell serait une histoire incroyable si elle n’était pas réelle. Toute la réalisation donne d’ailleurs au film un aspect très documentaire, dont la ressemblance avec les images d’archives est bluffante. Le réalisme est aussi porté par un casting grandiose avec des stars comme Jon Hamm, connu pour son rôle dans la série Mad Men, et Sam Rockwell (La Ligne Verte, 3 Billboards). On savoure aussi le jeu d’Olivia Wilde (déjà aperçue dans Her) et de l’actrice oscarisée Kathy Bates. Mais surtout, la révélation Paul Walter Hauser, poignant dans son interprétation de Richard Jewell. Le film se permet cependant plusieurs largesses par rapport aux faits originels (et notamment ce qui a causé outre-atlantique une grosse polémique autour du personnage de la journaliste Kathy Scruggs). On ne peut s’empêcher de voir là une théâtralisation de la réalité au profit d’un discours populiste anti-Etatique dont le Clint Eastwood libertarien se revendique clairement.

Le réalisateur de Million Dollar Baby montre une nouvelle fois une Amérique à la dérive, dominée par l’autoritarisme policier et le Yellow Journalism. Les premiers à blâmer sont peut-être nous, le public, la masse grouillante et trépidante qui ne cherche qu’un coupable à lyncher sur place publique. Si Le cas Richard Jewell dit beaucoup de choses du système judiciaire américain, il révèle surtout les conséquences que peut avoir cette frénésie sur la vie d’un homme, avec une narration souvent très tournée vers l’émotion (parfois à la limite du pathos). Après l’attentat de 1996, les Etats-Unis cherchaient un coupable ; par ce tribunal populaire, ils auront finalement fait une victime de plus. Pendant ce temps-là, le vrai coupable, le suprémaciste blanc Eric Rudolph, commettra encore trois autres attentats. Pour ceux qui chercheraient encore à savoir à quoi sert la présomption d’innocence, vous savez ce qui vous reste à faire.

Accusé de terrorisme, Richard Jewell devra attendre plus d’un an avant d’être innocenté. Il décède en 2007 d’une crise cardiaque. ©Esquire

 

 

 

 

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