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L’évolution du rap francophone

L’évolution du rap francophone

Né au début des années 80 aux États-Unis, le hip-hop s’est ensuite propagé dans le monde entier. Désormais connu sous le nom de RAP (Rhythm And Poetry), ce style de musique est ancré dans nos coutumes populaires. Après s’être développé, tant sur le plan musical qu’économique, le rap francophone pose la question suivante : plus de quarante ans plus tard, comment a-t-il évolué ? Bilan.

Les fléaux qui demeurent

Malgré sa constante évolution, le rap français, fidèle à lui-même, a conservé certains traits de caractère qui lui font souvent du tort. Des acquis qui ont perduré, et qui nuisent à son image.

Pilier sur lequel ce style de musique s’est bâti : la violence, qui y occupe une place prédominante. Des morceaux haineux aux clips remplis d’armes à feu, le rap peut paraître rempli d’agressivité. Une liste longue comme le bras de propos violents, impossible à retranscrire dans son intégralité, mais dont voici un échantillon.

Parmi les précurseurs de cette violence, le groupe A.M.E.R de Doc Gynéco, qui est condamné à une lourde amende pour des propos insultants envers la police, et qui conduira à sa division. Un an plus tard en 1996, c’est le rappeur Joey Starr du groupe NTM qui est condamné à son tour pour des propos du même acabit : « Nique la police », ou encore « Nos ennemis, c’est les hommes en bleu ». Quelques années après, c’est Orelsan qui est inquiété pour « appel à la haine et incitation au meurtre ». Plus récemment, le chanteur Nick Conrad, originaire du 93, est lui aussi convoqué par la justice pour les mêmes motifs. Sa chanson avait pour nom… « Pendez les blancs ».

Lucie Cayrol, journaliste spécialisée dans le rap francophone, nuance pourtant l’empreinte de la violence sur ce genre musical : « le rap dit “violent“ est une minorité du rap disponible aujourd’hui ». Elle explique également que la violence verbale sert à dénoncer la violence que les rappeurs peuvent côtoyer au quotidien. Cette violence, omniprésente dans les paroles, est pourtant également d’actualité dans le « rap game », entre les rappeurs. Outre les multiples insultes lancés entre rappeurs rivaux ou ennemis, s’ajoute une violence physique, comme en témoigne la désormais fameuse bagarre d’Orly. Une confrontation physique d’une rare violence entre les clans de deux piliers du rap français, Booba et Kaaris, qui devrait désormais se poursuivre sur un ring de MMA. Pas sûr que Claude François et Johnny Hallyday en auraient fait de même…

 

Autre fléau qui semble perdurer dans le rap, la misogynie. La femme n’y a jamais vraiment été respectée, souvent moquée, sans cesse insultée. En près de quarante ans, la donne n’a pas changé, et il devient rarissime d’écouter un morceau de rap sans y entendre des termes insultants à l’égard de la gente féminine, tel que « putes », « tchoins », etc… Paradoxalement, le respect de la femme évolue considérablement dans la société contemporaine, comme en témoigne le mouvement #MeToo. Un changement qui semble laisser de marbre le rap francophone, qui voit souvent ses clips audiovisuels remplis de jeunes femmes aux formes généreuses et en tenue légère. Il serait peut-être temps que les rappeurs s’inspirent davantage de la société, et prennent conscience que la femme n’est pas un objet que l’on insulte à tort et à travers. Une avancée qui serait une véritable métamorphose pour le rap français, et qui ne lui nuirait en aucun cas, bien au contraire. Exemple flagrant, celui d’ Orelsan. L’artiste normand s’est métamorphosé, réduisant ses propos violents au profit de textes plus réfléchis. Et pour lui, Tout va bien.

Image du clip “Bandit Saleté” de Sofiane (2017)

Une progression attirante

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Pourtant, malgré tout le chemin qu’il lui reste à accomplir, le rap français a accompli ces dernières années de formidables progrès. Voici une liste non exhaustive de ces principales avancées.

Malgré un « rap game » très homogène, certains rappeurs se caractérisent désormais par l’écriture de texte profonds, réfléchis, et qui amènent à une véritable réflexion : c’est l’avènement du rap conscient. Le duo Casseurs Flowters, dans sa chanson « Inachevés », évoque les difficultés des jeunes d’aujourd’hui à faire des choix, leur propension à ne pas finir ce qu’ils entreprennent. Eddy de Pretto, jeune rappeur de talent encore méconnu, dénonce les vices de la société contemporaine, comme la « virilité abusive » dans son titre « Kid ». Le duo de rappeurs toulousains, BigFlo et Oli, est justement l’illustration parfaite de cette profondeur dans les paroles. Ils regrettent d’ailleurs que les jeunes les ignorent, dans leur chanson « Personne ». Un réel avancement pour le rap français : il fait à nouveau réfléchir.

Second progrès du rap français, le développement de la musicalité du son. Auparavant focalisés sur la prononciation des paroles, les rappeurs mettent désormais de plus en plus l’accent sur la musique qui les accompagne. Une évolution qui favorise l’essor du rap dans les goûts populaires. Ceux qui n’appréciaient pas ce style de musique se retrouvent désormais davantage dans ces morceaux plus chantants, où la mélodie favorise l’écoute populaire, tout en satisfaisant les plus traditionnels. Porteurs de ce style, de nouveaux rappeurs voient leur popularité décuplée : Lomepal ou encore Myth Syzer ont un grand avenir devant eux !

Eddy de Pretto sur la scène des Victoires de la Musique, il y a un mois.

Ce qu’il faut retenir, c’est qu’après plusieurs décennies d’existence, le rap francophone a démontré qu’il était bien plus qu’un simple phénomène de mode. Désormais, il doit poursuivre dans son ouverture au plus grand nombre, tout en conservant l’authenticité qui a fait sa force. Et lutter, urgemment, contre les calamités qui le gangrènent. Mais avant tout, show must go on !

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