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Ligue 1 et gestes techniques : c’est quoi le problème ?

Ligue 1 et gestes techniques : c’est quoi le problème ?

La récente sortie en conférence presse de l’entraîneur du Racing Club de Strasbourg, Thierry Laurey, après le match de son équipe face au PSG de Neymar en Coupe de France a relancé le débat inextinguible concernant le traitement des joueurs techniques dans l’Hexagone. Les artistes de notre championnat en font-ils trop ? La mentalité de la Ligue 1 est-elle la mauvaise ? Eléments de réponse.

Remettons les choses dans leur contexte. Nous sommes le 23 janvier, Strasbourg est éliminé en 1/16èmes de finale de la Coupe de France par le Paris Saint-Germain. Mais la qualification du club de la capitale paraît bien anecdotique tant le fait marquant de la soirée se trouve ailleurs : Neymar, la star parisienne, est sorti sur blessure après avoir été une fois de plus la cible de plusieurs tacles rugueux. Dans la foulée du match, Thierry Laurey se présente pour la traditionnelle conférence de presse. Les questions concernant Neymar fusent et les réponses du coach strasbourgeois n’en sont pas moins surprenantes. Morceaux choisis :

“On n’a pas décidé de mettre des coups à Neymar, simplement il y a des moments où tu es obligé de muscler ton jeu. […] Il y a des moments où quand tu dépasses les bornes, à mon goût, […] il faut assumer. Et le fait d’assumer quelques fois c’est de se prendre quelques coups, ça peut arriver. […] Je veux bien qu’on protège les gens, mais il y a des limites aussi : qu’on protège les gens qui respectent les autres […]. Et je n’ai rien contre Neymar, qu’il continue à faire ça, il n’y a pas de problème !”

Une sortie médiatique qui a provoqué de vives réactions. Quelques jours plus tard, le monde du football apprend que le brésilien sera éloigné des terrains pendant 10 semaines et manquera donc la double confrontation cruciale pour le club de la capitale contre Manchester United en 1/8èmes de finale de la Ligue des Champions. Thierry Laurey nuancera ses propos à l’occasion d’une nouvelle conférence de presse : “Je ne savais pas que Neymar était blessé”. Loin de vouloir jeter la pierre au technicien strasbourgeois et à sa formidable équipe (qui réalise une saison exceptionnelle, soulignons-le), je me risque à une analyse du rapport entre notre bonne vieille Ligue 1 et les “magiciens” du ballon rond.

Une mentalité à revoir

Ce n’est un secret pour personne : la plupart des clubs de Ligue 1 ont un style de jeu résolument tourné vers la défensive. Un phénomène qui s’accentue encore plus quand une équipe croise la route du Paris Saint-Germain : combien d’équipes modifient-elles leur schéma tactique en passant à une défense à 5 pour affronter l’ogre parisien ? Ceci témoigne d’une faible ambition dans le jeu. La plupart des clubs du championnat ont un leitmotiv simple qui consiste à bien défendre. Il n’est pas rare d’entendre les divers coachs de Ligue 1 employer les termes suivants : “rigueur défensive”, “être bien en place”, “former un bloc compact”… Mais à trop vouloir défendre, on en oublie de jouer. Or pour gagner un match de football, il faut marquer (beh ouais, logique me direz-vous).

Néanmoins, le passé et le présent de notre championnat nous prouvent que les équipes audacieuses et désireuses de proposer un jeu offensif et attrayant, même avec des moyens limités, ont très bien réussi. On pense par exemple au LOSC cette saison. En effet, les joueurs de Christophe Galtier forment une des équipes les plus spectaculaires cette saison. Dans le sillage de leur buteur Nicolas Pépé, les Dogues font parler la poudre avec déjà 40 buts inscrits (2ème meilleure attaque du championnat) et occupent la 2ème marche du podium après 23 journées. En témoigne leur dernier succès contre l’OGC Nice sur le score de 4-0 vendredi soir. Nice justement, un club qui avait enchanté le paysage footballistique français sous les ordres de Lucien Favre lors de la saison 2016 – 2017 au point de terminer à la 3ème place du classement. Enfin, comment ne pas mentionner le Monaco version champion de France 2017 ? Les hommes de Leonardo Jardim pratiquaient un “football champagne” porté par de nombreux attaquants (Falcao et Kylian Mbappé entre autres) qui les avait conduits jusqu’au titre. Comme quoi, l’audace paye. De quoi donner des idées aux autres clubs de Ligue 1 ? Pas si sûr.

Toujours est-il que le championnat français se traîne une image de championnat ennuyeux, fade et trop facile pour le PSG.

Les virtuoses stigmatisés comme arrogants

Difficile de s’exprimer pour les joueurs techniques dans un tel contexte. Mais bien souvent, les dribbleurs sont les seuls à pouvoir faire des différences dans des matchs fermés. Leurs éclairs dynamitent des défenses regroupées pour faire basculer les matchs en faveur de leur équipe. Certes, c’est le lot commun des dribbleurs de prendre quelques coups car ils provoquent des fautes en dépassant leurs adversaires. Cependant, les faits sont là : les Neymar, Kylian Mbappé, Nabil Fekir et autres sont souvent pris pour cible au cours des rencontres et ne peuvent s’exprimer pleinement sans la crainte de prendre un mauvais coup. Le problème de ces joueurs est que lorsqu’ils font un geste technique, ils sont tout de suite perçus comme arrogants, moqueurs, irrespectueux. Ils apprennent à leurs dépens qu’en Ligue 1 (comme en France de manière générale), la réussite et le talent sont mal vus. Alors les clubs tentent bien de faire appel aux arbitres, à la Commission de discipline ou encore à la Ligue pour protéger leurs joueurs mais rien n’y fait. Cette hostilité face aux coups de patte géniaux semble propre au championnat de France.

Effectivement, jetons un rapide coup d’œil chez nos voisins. En Angleterre, le football est caractérisé par un engagement physique important mais cela n’empêche pas les dribbleurs comme Eden Hazard ou Mohammed Salah de s’exprimer et de faire chavirer les tribunes le week-end. La Liga espagnole semble de son côté être le paradis pour les joueurs dotés d’une bonne qualité technique tant le football pratiqué de l’autre côté des Pyrénées est offensif et festif. Demandez donc à Lionel Messi. Nos voisins allemands, quant à eux, ont le plaisir d’assister à des rencontres où les joueurs sont encouragés à créer et à prendre des risques, ce qui fait de la Bundesliga un championnat où les pépites comme Jadon Sancho du Borussia Dortmund peuvent nous régaler chaque week-end.

Même en Série A italienne où les défenses sont réputées être les plus solides (catenaccio oblige), les dribbleurs ne créent pas la controverse comme en France, n’est-ce pas Douglas Costa ?

Un problème de fond

Il semblerait donc que le mal soit profond en Ligue 1. Pourtant, les campagnes publicitaires menées par la Ligue mettent paradoxalement en avant le beau jeu ainsi que des joueurs comme Fekir ou Mbappé. Il faut que les mentalités changent et que l’on se remette en question. Malgré des progrès réalisés ces dernières années, la Ligue 1 reste un championnat de “seconde zone” et ne fait pas rêver les plus grands joueurs. Nombreux sont ceux qui viennent y terminer leur carrière tranquillement ou l’utiliser comme un tremplin vers des horizons plus prestigieux. Pourquoi lorsque Messi enchaîne les petits ponts en Espagne on crie au génie alors que quand Neymar nous gratifie d’un arc-en-ciel sur les pelouses de Ligue 1 on le blâme pour insolence ? Les défenseurs de notre championnat ne semblent avoir qu’une seule arme pour arrêter les virtuoses : faire faute. Récemment, le journaliste Daniel Riolo s’en est même amusé en publiant un tweet qui résume bien la mentalité de la Ligue 1 et avec lequel je suis entièrement d’accord. A propos du nouveau joueur de Monaco, Gelson Martins, il ironisait :

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Pourtant, comme le disait Paolo Maldini, l’illustre défenseur italien : “Si je suis obligé de tacler, c’est que j’ai commis une erreur”. Les défenseurs devraient donc tenter de se mettre au niveau en travaillant leur placement, leurs anticipations et éviter les fautes. Affronter les dribbleurs doit devenir une perspective motivante pour les arrière-gardes de Ligue 1. Tout le monde y serait gagnant. Je m’explique : le championnat serait plus attractif car les joueurs phares de notre championnat seraient moins souvent blessés, le niveau général de jeu augmenterait ce qui entraînerait donc une hausse de l’intérêt porté à notre Ligue 1. Ainsi, d’autres grands noms pourraient être tentés de rejoindre la France et contribuer à une hausse de l’exposition du championnat français à l’international. Un genre de cercle vertueux qui semble aujourd’hui si compliqué à mettre en place. Nous avons besoin des dribbleurs et de leur génie. Nous souhaitons tous leur ressembler. Qui ne s’est jamais vanté d’avoir mis un petit pont à son pote dans la cour de récréation ? Qui ne s’est jamais levé de son canapé quand il voyait les roulettes dévastatrices de Zidane ? Les dribbleurs sont l’essence même du football et doivent se sentir en confiance dans notre championnat.

Le débat autour des joueurs techniques en France est fondamental et doit être réglé, espérons que la Ligue ne l’esquive pas d’un passement de jambes…

Léo Baussand

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