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Récit d’un rapatriement sous confinement

Récit d’un rapatriement sous confinement

La mise en place du confinement en France a pris de court de nombreuses personnes. Les étudiants, souvent éloignés du cocon familial, ont dû réfléchir et agir en vitesse pour retrouver leurs proches en cette période de crise. La situation est encore plus complexe pour les originaires d’outre-mer. Jules Bourgat, 19 ans, étudiant en licence de philosophie à Lille et rédacteur pour le Pépère News, a décidé de rentrer chez lui, à Tahiti. Il nous raconte son parcours du combattant.

Lundi 23 mars. 14h37. Décollage du vol TN 67 en direction de Tahiti, Polynésie française, avec escale prévue en Guadeloupe. Beau temps, soleil radieux et seulement une personne tous les deux sièges. Tout laisse présager à un départ en vacances. Pourtant, ce n’est que le début d’un long périple délicat pour se confiner chez moi. J’ai décidé de raconter mon histoire pour montrer que la réalité liée au confinement est malheureusement plus compliquée à gérer qu’elle n’en a l’air.

Étudiant à Lille, originaire d’outre-mer, je souhaite, comme beaucoup de jeunes étudiants à “l’étranger”, rentrer chez moi. Il y a certes un sentiment de culpabilité à l’idée de voyager et d’être un potentiel vecteur du virus, mais après tout, les consignes sont de rester à la maison. Et mon chez moi, ma maison, est à 15.600 kilomètres de Lille. Vision égoïste et individualiste sûrement, mais vision légitime aussi. Car au-delà de la pression sanitaire qui plane au-dessus de nos têtes comme un nuage apportant la pluie, il y a aussi le fait de ne jamais voir le soleil pendant des mois, d’être loin de tous ses proches et de ses repères, ce qui est difficilement supportable. Alors, comme beaucoup d’autres, j’ai décidé de rentrer chez moi tel un déserteur qui part sur un autre front. Et même si on ne parle pas de rapatriement, ça y ressemble bien.

Une logistique au jour le jour…

Trois compagnies assurent normalement les vols entre Papeete et Paris : Air France, Air Tahiti Nui et French Bee. Air France n’a pas trouvé d’alternative à l’escale habituelle à Los Angeles suite à l’annonce de Donald Trump de fermer les frontières américaines. Air Tahiti Nui semble débordée par les événements. Je prends donc mon billet chez la compagnie low-cost French Bee pour le vendredi 20 mars. La compagnie a décidé d’une escale à Point-à-Pitre en Guadeloupe, territoire français non soumis à la fermeture des frontières. Nous sommes à ce moment-là le dimanche 14 mars, un jour avant l’allocution du Président.

Le lendemain soir, premier rebondissement. Emmanuel Macron durcit les règles de confinement et de déplacements. Gros stress, mais vol maintenu pour le moment. Mardi, c’est au tour du haut-commissaire de la République et du président de Polynésie française de s’exprimer. Ils annoncent trois cas de Covid-19 sur le territoire. Le virus a donc déjà été importé. Mesures strictes mais pas de consigne par rapport à l’aéroport, seule porte d’entrée sur la Polynésie française. L’attente à Lille est stressante et lassante, confinement oblige. Mais l’espoir est toujours là.

… et angoissante

Mercredi 17 mars, nouveau rebondissement. La sentence tombe. French Bee annonce l’annulation de mon vol du 20 mars en direction de Tahiti et propose aux clients de se rapprocher de la compagnie Air Tahiti Nui. French Bee est censée “acheminer les clients en recherche d’un vol retour.” Traduction de la déclaration de la compagnie : “on est en galère comme vous, on va vous rembourser, démerdez-vous.” Après des heures au téléphone, je parviens à trouver un vol pour le lundi 23 mars. Rentrer chez moi devient une course contre la montre avec une limite de temps indéterminée mais qui se rapproche. Une date à partir de laquelle tous les vols seront supprimés.

Cela fait bientôt une semaine que je n’ai rien fait dans mon appartement d’étudiant à part manger des pâtes, suivre l’actualité et l’évolution des consignes en place, et rafraîchir la page Facebook de Air Tahiti Nui. Mon confinement, comme celui des autres “rapatriés”, est rythmé par les annonces des gouvernements respectifs. D’ailleurs, la vision du gouvernement polynésien a évolué au fur et à mesure de sa prise de conscience. En plus d’annoncer l’interdiction du territoire à tous les non-résidents, les résidents sont désormais “invités” à ne plus revenir à Tahiti afin d’éviter de ramener le virus. L’attente est pesante car je me prépare au pire. J’imagine alors avec empathie la situation de ceux qui sont loin de chez eux ou dans des logements précaires et je relativise.

Le jour J

Ou plutôt J-1, car l’embarquement du lundi 23 mars à 8h30 ne permet pas de prendre un train le matin même. Le train du dimanche qui mène à l’aéroport Charles-de-Gaulle est programmé à 11 heures du matin, mais tout horaire ou trajet est susceptible de changer. Sur le trajet jusqu’à la gare, je me rends compte que la capitale des Flandres ressemble désormais à une ville abandonnée comme on en voit dans les Westerns. J’ai l’impression que la ville est mise en scène et que quelque chose va se passer, mais c’est le calme plat.

Crédit photo : Jules BOURGAT

Dans le métro, les gens se méfient les uns des autres. On ne se regarde pas et chacun développe des talents d’équilibriste pour tenir debout sans prendre appui avec les mains sur les barres. L’ambiance est maussade. Le silence dans la gare sans le brouhaha habituel est étrange. Je recherche tous les petits bruits qui rappellent l’activité de Lille. Quelques patrouilles vérifient les attestations de sortie mais il n’y a aucun contrôle de la part de la SNCF. On mise sur le civisme des gens. De toute façon, il n’y a pas plus de dix personnes par wagon. Et lorsque quelqu’un tousse, l’inquiétude plus ou moins consciente ressurgit. Même un masque en Sopalin inutile réalisé grâce à un tuto YouTube et un gel désinfectant me rassure. Si le virus est l’ennemi, il faut être armé.

Crédit photo : Jules BOURGAT

La dernière ligne droite

À l’aéroport, les contrôles et les règles de sécurité sont plus strictes. Il y a peu de monde mais la tension est palpable. Tout est fermé. Heureusement que j’ai emmené mes restes dans une lunch box. Certains rapatriés ont trouvé une place pour dormir. Parfois ils y restent plusieurs jours car ils n’ont aucun logement ici, en attendant un vol qui n’arrivera peut-être pas. Rester chez soi est compliqué lorsque l’on n’a pas de chez soi.

Crédit photo : Jules BOURGAT

Le lundi 23 mars, j’arrive en avance à l’embarquement. “On ne sait jamais“, m’a répété ma mère la veille. De manière générale et dans les différentes files d’attente, les gens ont soit l’air content de pouvoir enfin rentrer se confiner – ou pas – chez eux, soit l’air en détresse car leurs chances de s’envoler sont compromises pour diverses raisons. Trop peu de personnes portent des masques et presque personne n’a de gants. Le personnel de l’aéroport fait tout de même respecter les règles de sécurité dans les files d’attentes. Les compagnies aériennes veulent connaître les raisons qui poussent les voyageurs à rentrer. Pas de place pour les touristes en ces temps.

Comme tous les voyageurs, j’ai fait un test médical avec une infirmière. On m’a pris la température. Je n’ai pas le virus apparemment – quel test efficace. Je peux enfin embarquer et m’envoler, après plus d’une semaine d’attente et trois heures de retard liées à la désinfection de l’avion. Surtout qu’il reste quand même plus de 24 heures de vol en comptant l’escale en Guadeloupe. 24 heures à rester assis avec un masque, à dormir devant des films et à penser à l’arrivée. Au terminus, des contrôles pénibles m’attendent. J’ai pour consigne de rester en quatorzaine à la maison. Il y aura même une surveillance téléphonique et physique tous les jours. Mais qu’importe, je suis enfin chez moi.

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