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« Je venais tout juste d’avoir 11ans », rencontre avec Lili Keller Rosenberg, survivante de la Shoah

« Je venais tout juste d’avoir 11ans », rencontre avec Lili Keller Rosenberg, survivante de la Shoah

Lili Keller Rosenberg, aussi appelée Lili Leignel, est l’une des dernières survivantes de l’horreur des camps de concentration. Née le 15 septembre 1932 à Croix dans le nord de la France, elle est déportée à l’âge de 11 ans, en 1943 dans les camps de Ravensbrück et Bergen-Belsen. Nous l’avons rencontrée afin de mieux comprendre son histoire, en commençant par le jour de son arrestation.

Lili Keller Rosenberg: La famille entière a été arrêtée très exactement le jour d’anniversaire de maman, le 27 octobre 1943, par la Feldgendarmerie, en pleine nuit, à trois heures du matin. Mes frères et moi nous sommes réveillés en sursaut, très apeurés. Nous avons été menés dans des prisons en commençant par celle de Loos, à côté de Lille. Je venais tout juste d’avoir 11 ans et mes frères n’avaient que 9 ans et demi et 3 ans et demi, nous avions donc bien peur. Je me demandais surtout : pour quelles raisons nous mettait-on en prison ? Je ne comprenais pas encore.

Ensuite, on nous a déplacé pour quelques jours seulement dans une autre prison en Belgique, la prison Saint-Gilles. Puis, on nous emmena dans un grand camp de rassemblement qui s’appelait Malines. Finalement, on a fini par être conduits au camp de concentration pour femmes de Ravensbrück. Nous étions d’abord dans un bloc de quarantaine, puis on nous a promenés de blocs en blocs, pour terminer longuement au bloc 31 dans lequel il y avait des Françaises, des Belges, des Hollandaises, et quelques petits enfants. Nous, les enfants, menions la vie de tous les autres déportés. C’est-à-dire, le réveil très tôt, à 3h30 du matin, c’était épouvantable. Après, il fallait courir au Waschraum, la douche rapide. Et aussitôt après nous avons tous été rasés. Nous étions méconnaissables et terrifiés. Ensuite, on nous a distribué nos vêtements de bagnards, ces robes rayées, grises et bleues. Et surtout, on nous a attribué nos numéros de matricule, qu’il fallait connaître par cœur. En français, mais surtout en allemand, parce que si l’on ne répondait pas à l’appel on recevait des coups de fouet. Ce matricule est resté gravé en moi à tout jamais. Je n’étais plus que le fünfundzwanzigtausend sechshundertzwölf.

À partir de ce moment-là nous n’étions plus personne, nous n’avions plus d’état civil.

Après Ravensbrück, on nous a menés dans l’horrible camp de concentration de Bergen-Belsen où il y avait une épidémie de typhus. C’était effroyable. Dans notre bloc, il n’y avait même plus de châlits, ces lits superposés en bois. Nous couchions à même le sol et parmi nous, il y avait des grands malades et des cadavres partout qui jonchaient le sol. C’était épouvantable. Au bout de quelques temps, maman a contracté cette terrible maladie. Elle gisait sur le sol, inconsciente. Elle qui avait été si formidable à Ravensbrück, nous ne la reconnaissions pas, on perdait courage.

Pépère News : Vous avez été libérés avec vos frères en 1945 à la fin de la guerre. Nous sommes le 27 janvier 2026, journée de commémoration de la libération des camps de concentration. Quel souvenir gardez-vous de votre journée de libération ?

LKR : Un jour, la porte de notre bloc s’est ouverte. Nous avons vu entrer des soldats. C’étaient des soldats anglais qui venaient libérer le camp de Bergen-Belsen le 15 avril 1945, bien plus tard que Auschwitz. Ensuite, ils se sont occupés du rapatriement. D’abord, maman a été emmenée à l’hôpital. Mais nous, sans maman nous étions perdus, et le voyage retour a été très dur. Comme tous les déportés, nous sommes passés par l’hôtel Lutetia. Quel grand jour c’était ! Les familles venaient avec la photo de leurs déportés qu’ils nous montraient, pour voir si nous les connaissions. Ensuite, ces familles pleuraient, riaient, s’embrassaient. C’était très émouvant. Puis, ces familles repartaient. Et à la fin de la journée, il n’y avait plus grand monde à l’hôtel. Mais nous, personne n’était venu nous chercher. Je dis toujours, bien sûr, que nous étions contents d’être en France, et d’être libres, mais en même temps très tristes parce que de papa nous n’avions pas de nouvelles, et de maman, nous nous demandions si elle vivait encore. Puis, la Croix-Rouge française s’est occupée de nous et nous a envoyés dans un préventorium à Hendaye. Nous y étions bien puisque nous mangions à notre faim, mais on se sentait toujours bien seuls.

Et puis, un jour, la porte de notre chambre s’est ouverte, et maman était là !

Elle était d’une maigreur terrifiante, elle ne pesait même plus 27 kilos, mais elle était là et la vie reprenait un sens. Pour moi c’est ce jour là qui compte: le retour de maman ! Lorsque nous sommes revenus, c’était très dur, parce que nous avons trouvé la maison pillée, il n’y avait plus rien. Alors c’est grâce aux voisins que nous avons refait surface. Petit à petit ils ont ramené les premiers éléments, une table, une chaise, un matelas. A ce moment-là, on était tellement traumatisés par ces deux années de souffrance qu’on ne pouvait pas en parler. Et si, de temps en temps, on risquait d’en dire quelques mots, les gens semblaient mettre en doute ce que l’on disait. Cela nous vexait beaucoup.

PPN : A Roubaix se trouve votre ancienne maison, qui va être transformée en maison mémorielle grâce au rachat par le Département du Nord en 2025. Elle devient donc le premier fonds de mémoire lié à la déportation des enfants dans le Nord et le Pas-de-Calais. Comment vous est venue l’idée de la transformer en maison mémorielle ?

LKR : J’ai compris, après mes études supérieures, qu’il fallait témoigner sans fin et justement, en allant témoigner dans la région, je faisais toujours un petit crochet par ma maison d’enfance. Je sonnais souvent mais il n’y avait jamais personne. Et puis un jour j’ai eu le plaisir de voir la propriétaire, qui m’a dit qu’elle souhaitait vendre. Tout de suite, l’idée a germé dans ma tête. J’en ai parlé avec ma fille, qui partageait mon idée d’en faire une maison mémorielle. Elle a donc été rachetée par le Département puis les travaux vont être faits par la Région, et ainsi vivra notre maison mémorielle. Je pense que pour la fin de l’année, ça va se faire. Au plus tard, tout au début de 2027.

PPN : Vous êtes conférencière mais aussi écrivaine. Vous témoignez de la Shoah dans trois ouvrages : « Je suis encore là », « J’avais votre âge », et enfin « Et nous sommes revenus seuls ». Comment l’écriture est apparu dans votre vie ?

LKR : Ce sont les élèves qui me disaient “Madame, il faut écrire ce que vous avez vécu, c’est trop important.” Et je leur disais “Mais pourquoi écrire ? Je viens en personne, c’est nettement mieux.” Mais ils m’ont bien fait comprendre que je n’étais pas éternelle et qu’il fallait laisser une trace. J’ai donc écrit le premier livre, tout spécialement dédié aux collégiens et lycéens, avec un titre fort, Je suis encore là. On voulait m’abattre, me tuer, mais je suis là ! Ensuite, les enseignants du primaire m’ont dit “Nous aussi, nous enseignons la Shoah aux petits, il faut écrire pour eux.” J’ai donc écrit un second livre. Et ensuite, ce sont les éditions Plon qui m’ont contactée, me demandant de raconter mon histoire.

PPN : Depuis 50 ans vous témoignez auprès des jeunes. Qu’est ce qui vous pousse à raconter inlassablement votre histoire dans les écoles ?

LKR : Je témoigne sans fin, car pour moi c’est indispensable. Je ne veux plus de guerre, je ne veux plus cette haine. Car c’est la haine qui amène la guerre et je veux que les jeunes, mes petits messagers comme je les appelle, vivent en paix. Mais ce n’est pas en ce moment qu’on peut réaliser ce rêve, j’en suis consciente, il y a le mal partout.

PPN : En cette journée de commémoration quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes générations qui nous écoutent ?

LKR : Je dis aux jeunes, “Les enfants, vous êtes capables de tout, du meilleur !” Je sais que tous ces jeunes, c’est une force exceptionnelle et c’est grâce à eux qu’un jour il y aura la paix dans le monde. C’est ce que je leur souhaite à tous de tout mon cœur. Et je dis toujours : quand on veut absolument quelque chose, on l’obtient. Quand on veut, on peut !

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