Au festival Séries Mania, la question de l’IA s’est posée pour les six finalistes du concours de scénario
Le vendredi 27 mars, lors du festival Séries Mania, un concours de scénario mettait en lumière, dans l’Auditorium du Palais des Beaux-Arts de Lille, six finalistes sélectionnés parmi des centaines de projets. Chacun devait convaincre le jury avec son synopsis et son univers. Cet évènement était l’occasion de se questionner sur l’entrée en scène de l’intelligence artificielle et ses bouleversements dans la création de scénarios.
La lumière tamisée caresse les rangées de sièges, un léger brouhaha flotte encore dans l’air avant que le silence ne tombe. La chaleur des projecteurs se fait sentir, les regards se figent vers la scène. L’odeur du lieu, entre bois ancien et l’odeur acre des projecteurs, installe une ambiance presque solennelle. Les voix s’enchaînent, parfois sûres, parfois hésitantes, et chaque mot compte. Le public est attentif, immergé dans l’imagination des six finalistes. Les scénarios transportent la salle au coeur d’histoires dramatiques, fantastiques ou historiques. Claire Leproust, Vladimir Haulet et Maëlle Deffrenne, qui composent le jury, explorent un peu plus les différents univers et testent leur cohérence et leur ambition.
Des récits forgés par l’expérience
Parmi les six propositions, certaines se distinguent par leur humanité. À travers le projet de série Le corps des femmes, Johanna Legrand transmet une partie d’elle-même, le vécu de sa mère qui s’est fait avorter sans anesthésie, et l’histoire de nombreuses autres femmes. Le scénario présenté, aborde la question de l’avortement à travers les yeux d’une sage-femme, avec en toile de fond, la résistance de Johanna, presque une colère, moteur d’une lutte pour le droit des femmes.

La sincérité et la fierté embaument un peu plus la pièce à chaque nouveau candidat. Que ce soit Martin Lafaye et sa satire d’une société ubérisée dans T.A.F., ou Laurie Picard et Maya Szymanowska dans L’Indép’, tous greffent une partie de leur personnalité et de leurs expériences aux récits qu’ils donnent à vivre. La sensibilité humaine est au coeur de leurs créations. C’est par ce travail de personnalisation des scénarios que le spectateur peut s’identifier aux personnages et vivre leurs aventures par procuration.
Une production artificielle vidée de son humanité ?
En parallèle de la production humaine, l’intelligence artificielle générative (IA) s’est implantée dans toutes les étapes de la création cinématographique. Certains scénaristes et de nombreux spectateurs se tournent vers des productions conçues partiellement, voire complétement à l’aide de l’intelligence artificielle. C’est le cas de Darren Aronofsky, réalisateur de Black Swan et The Whale, qui a produit On This Day, une mini-série 100% IA sur la Révolution américaine. Le résultat n’est pas à la hauteur d’une production humaine, mais le réalisateur jubile devant les possibilités à moindre coût que cela peut permettre.
Certains des finalistes du concours de scénario se montrent plus critiques envers cet outil. “J’ai l’impression que dans la création il y a quelque chose de fondamental pour l’humain, amorce Johanna Legrand. Si on perd cette nourriture intellectuelle qui nous mobilise tous, qui nous empêche de dormir parce qu’on a envie de raconter des histoires, je pense qu’on aura bientôt plus l’intérêt de faire ces métiers.” Sur un ton pessimiste, la scénariste “résistante et rebelle par nature”, déplore la facilité d’utilisation de l’IA au mépris d’un effort intellectuel et d’une réflexion plus profonde. “Ça n’aide pas l’humain à se développer”.
À sa droite, Maya Szymanowska relativise quant à elle sur le danger de l’IA générative pour les scénaristes. La journaliste et professeure à l’université l’appréhende comme un outil, car “l’IA ne se nourrit que de l’humain, elle n’a pas d’inattendus. C’est-à-dire qu’une série avec un modèle éprouvé, elle va réussir à la refaire, mais elle ne va pas créer un épisode original. Ça c’est toujours l’humain”. Aucune inquiétude donc à ce que l’intelligence artificielle vienne remplacer la profession, les capacités d’imagination humaine l’emporteraient. Au contraire, la candidate pour la série L’Indép’ perçoit le côté utilitaire de l’IA et l’utilise “pour ne pas faire des tâches répétitives ou chronophages, comme par exemple réduire son CV à 460 mots”.
L’IA au service d’une création pragmatique et réfléchie
Son collègue Romain Gaubert, présent pour le pitch du drame fantastique Zone à risques, ramène la discussion à des faits concrets et à une utilisation raisonnée. Il rappelle un aspect souvent ignoré : “J’ai appris qu’à chaque fois qu’on faisait une demande à ChatGPT, il y avait un demi-litre d’eau qui partait en l’air dans la nature. Je pense qu’il faut être informé de ce que ça coûte et pouvoir ensuite choisir ce qu’on en fait.”
Pour lui, l’IA peut être un allié pour la documentation, à condition de l’utiliser avec frugalité. Il cite l’exemple d’un film qu’il a écrit sur un petit garçon venant d’un archipel du Pacifique : “J’ai trouvé plein de ressources grâce à ChatGPT pour nourrir ce personnage et nourrir mon récit. Mais j’ai posé des questions très précises. Je n’en ai pas posé 5 000.” Cependant, comme ses collègues, il défend l’essence même du métier d’auteur : “Je pense aussi que le plaisir que j’ai dans l’écriture, c’est de me confronter à cette matière, à ces mots. Je ne vois pas l’intérêt en tant qu’auteur d’aller demander à une intelligence artificielle d’écrire à ma place.”
L’intelligence artificielle inquiète autant qu’elle fascine. Son pouvoir de création quasi instantanée et peu coûteux masque en effet l’exploitation massive des ressources en eau et en électricité par les data centers. Les plus de huit millions de centres de données dans le monde ont consommé en 2025 entre 312 et 764 milliards de litres d’eau, selon l’Agence internationale de l’énergie. L’accaparement de la ressource en eau s’accélère et prive de son accès certaines parties du monde. Alors quoi de mieux pour rendre compte de cette réalité et en dénoncer les dérives que la création artistique, une trame, des personnages attachants et un scénario bien ficelé.
