À Roubaix, la campagne de David Guiraud rattrapée par les fractures nationales
Samedi 31 janvier à Roubaix, la salle Watremez est pleine à craquer. Plus de 1200 militants et sympathisants assistent au meeting de La France insoumise, où Jean-Luc Mélenchon est venu soutenir David Guiraud, candidat du parti à la mairie.
“C’est mon premier meeting. Je me suis déplacé parce que j’ai envie de changement à Roubaix” s’enthousiasme Ahmed, impatient d’entendre les cadres de La France insoumise. Il est 16h30 lorsque les drapeaux violets du mouvement s’agitent. Les applaudissements redoublent à l’entrée de David Guiraud et de sa suppléante Shéhérazade Bentorki, accueillis dans une salle comblée. À leurs côtés, Jean-Luc Mélenchon, chef de file de LFI, ainsi que plusieurs figures du mouvement : Lahouaria Addouche, candidate à la mairie de Lille, et les députés Aurélien Le Cocq et Ugo Bernalicis, venus afficher l’unité du camp insoumis.
“Transformer le maire sortant en maire sorti”
“Fiers de Roubaix, car c’est la fierté que l’on veut nous enlever”, lance David Guiraud avant de recentrer son discours sur ce qu’il présente comme l’urgence absolue : le logement. Refusant de faire de l’immigration ou de la sécurité le cœur du débat municipal, il défend un droit à se loger – droit qu’il souhaite voir inscrit dans la Constitution. Avec sa liste municipale, il présente un programme de 400 propositions, organisé autour de trois axes : le cadre de vie, la vie sociale et la gouvernance.
Dans la salle, l’accueil est largement favorable. “Je pense que David Guiraud sera un bon maire, proche des gens. J’aime ce qu’il propose pour faciliter l’accès à un logement digne”, confie Rose. À ses côtés, Emma renchérit : “Je serai déçue s’il n’est pas élu. J’aime son programme pour l’environnement, notamment la végétalisation de l’espace public”. Interrogées sur les autres listes de gauche, elles répondent sans détour : “On n’a pas confiance envers les autres partis, et LFI est droit dans ses bottes, capable de l’emporter”.
Un avis qui ne fait pas l’unanimité. Dans la rue de l’Hospice, une passante se montre plus critique : “Si David Guiraud passe, ce serait la catastrophe pour la sécurité”. Alors que ce thème figure parmi les premières préoccupations des Français, selon les enquêtes d’opinion, le candidat insoumis prend ses distances avec certaines positions nationales de son mouvement. Il affirme exclure, à ce stade, le désarmement de la police municipale à Roubaix, plaidant, selon ses mots pour “une police de proximité mieux formée et mieux équipée”.
Fort de ses résultats aux législatives – 64 % dans sa circonscription – David Guiraud s’impose comme l’un des principaux challengers du maire sortant, le centriste Alexandre Garcin, en poste depuis décembre 2025, qu’il appelle à “transformer en maire sorti”. Ce dernier reste associé au bilan de son prédécesseur Guillaume Delbar, condamné pour fraude fiscale ; un passif au bénéfice de l’Insoumis. En cas de victoire, David Guiraud promet de quitter son mandat de député pour se consacrer pleinement à la mairie. Mais la course reste ouverte : la gauche locale est fragmentée, avec notamment la liste de Karim Amrouni pour une union sans LFI, tandis que la droite est représentée par André Hibon et l’extrême droite par Céline Sayah.
Alors que David Guiraud tente d’imposer un discours ancré dans les urgences locales, les controverses nationales qui entourent La France insoumise s’invitent brutalement dans la salle.
“Pas d’antisémites dans nos mairies !”

Le meeting est brièvement interrompu lorsqu’une dizaine de militants du collectif Nous vivrons surgissent dans la salle, scandant “pas d’antisémites dans nos mairies !” et brandissant des pancartes accusant David Guiraud et LFI d’antisémitisme. La tension monte immédiatement. La sécurité intervient et exfiltre les militants sous les huées, les cris et les sifflets des sympathisants. “Cassez-vous !” lancent certains, tandis que d’autres entonnent : “Siamo tutti anti-fascisti !”. Après quelques minutes de tumulte, le calme revient. David Guiraud ironise : “Un petit happening fort intéressant, ça met de l’ambiance”, avant d’ajouter : “Cette animation nous a permis de rappeler que nous sommes opposés au fascisme et au génocide.”
Le collectif accuse le mouvement d’antisémitisme, en référence notamment à des propos passés de David Guiraud, qui avait qualifié le député franco-israélien Meyer Habib de “porc” et de “complice du génocide”. Sous les rires et les applaudissements, le candidat rappelle d’ailleurs : “Au fait, j’ai gagné mon procès contre Meyer Habib”. Une séquence inattendue pour les sympathisants. “J’ai été choquée, c’était très soudain, mais ça a été bien géré. Tout est allé tellement vite qu’on n’a pas eu le temps de comprendre”, raconte Asma. Interrogée sur les accusations visant Jean-Luc Mélenchon, elle tranche : “Non, Mélenchon n’est pas antisémite. Je ne pense pas qu’il utilise la cause de la Palestine pour être élu”, affirme-t-elle, à rebours de ses détracteurs.
Quand le national prend le pas sur le local
Au terme d’une demi-heure de discours, Jean-Luc Mélenchon monte à son tour sur scène. À peine a-t-il pris la parole qu’un slogan fuse depuis la salle : “Mélenchon président !”. Sourire en coin, il temporise : “Eh oh, attends…”. Le ton est donné.
Déjà venu à Roubaix durant les élections européennes de 2024 aux côtés de Rima Hassan pour évoquer le conflit israélo-palestinien, le leader insoumis s’inscrit une nouvelle fois dans un registre national et international. Les enjeux municipaux passent au second plan. En préambule, il affirme que “le génocide” est toujours en cours à Gaza, avant de revenir sur l’incident survenu plutôt dans la salle. Il fustige les militants du collectif Nous vivrons, les qualifiant “d’individus de circonstance, là pour s’agiter au bout des fils comme des marionnettes dont les tireurs de fils sont ailleurs”, puis de “guignols […] qui témoignent de la honte à se gargariser d’un génocide”. Le reste de son intervention s’articule autour d’un réquisitoire contre la politique menée par Emmanuel Macron, hué sur fond de dénonciation de la pauvreté, des bas salaires, de l’inaction climatique, du racisme et de la situation internationale.

Dans un discours ponctué de piques, il cherche à s’imposer comme le seul rempart à l’extrême droite, tout en attaquant frontalement ses partenaires du Nouveau Front Populaire. Les socialistes sont particulièrement visés. “Traîtres”, “menteurs”, il leur reproche de ne pas avoir voté les motions de censure après l’adoption d’une partie du budget 2026 par l’article 49-3. “Ils ont choisi la stratégie du ni-ni. Ni de gauche ni de droite, donc de droite”, tranche-t-il, appelant les électeurs à “sanctionner sévèrement” le PS dans les urnes. “Les bulletins de vote ont une signification locale et nationale”, insiste-t-il.
Dans la salle, face à l’argument de la stabilité, un organisateur rétorque : “Ils ont laissé passer un budget qui va faire plus de mal que de bien au pays”. Rubens, 10 ans, venu soutenir celui qu’il admire depuis l’âge de 8 ans, souffle : “Ils ont trahi le programme sur lequel ils ont été élus. Moi j’adore Mélenchon. Il défend les gens. J’aime son programme : le SMIC à 1600 euros et la VIe République”.
Se voulant rassembleur, le leader LFI reconnaît : “Oui, ici il y a des écologistes, des anciens communistes, des anciens socialistes”. Avant de conclure sur une ligne idéologique assumée : “Nous ne sommes pour la charité, nous sommes pour les droits et la solidarité. Le vote insoumis, c’est le vote contre l’islamophobie, contre le racisme et pour la liberté de conscience”. Et de saluer David Guiraud : “Il fera un bon maire, comme il est un bon député”.
Reste désormais à savoir si, les 15 et 22 mars prochains, David Guiraud parviendra à imposer un projet municipal capable d’exister durablement à Roubaix, au-delà de l’ombre portée des combats nationaux de son camp.
