« Il nous faut une maison » : à Lille, la crise de l’hébergement d’urgence s’aggrave avec les coupes budgétaires
Un milliard d’euros en moins pour les associations. C’est ce que prévoit la loi de finances 2026, adoptée le 2 février. À Lille, l’hiver amplifie les demandes d’hébergement d’urgence. Mais pour cet accueil de jour lillois, dont nous préservons l’anonymat à la demande de l’association, les premiers effets de cette saignée se font déjà sentir : stocks alimentaires qui se vident, subventions menacées, places d’hébergement toujours plus rares.
Dans le froid mordant du mois de février, quelques usagers traînent devant le bâtiment de briques rouges, assis sur le perron, à discuter. La plupart se sont réfugiés à l’intérieur de l’accueil de jour, ils peuvent se servir un café fumant avant de se ranger dans l’une des deux files. Une pour la distribution de colis alimentaires, l’autre pour s’entretenir avec une assistante sociale.
“Il nous faut une maison, l’autre elle est trop loin”, confie la petite Isra qui dessine des bonhommes bâtons, en attendant son tour. Sa mère, Maïa*, précise : “On vient de Syrie”.
Une recherche de logement difficile
Maïa, son mari et leurs cinq enfants habitent en France depuis bientôt dix ans. Malgré leur statut de réfugiés, ils peinent à se loger correctement. “Ça fait trois ans qu’on vient à l’association, confie Maïa. Pour les papiers, mais surtout le logement.”
À quelques chaises de là, Joël*, lui, vient pour la première fois. Pochette plastifiée sur les genoux, le demandeur d’asile rwandais attend de récupérer un colis alimentaire, mais envisage aussi de solliciter l’association pour ses démarches administratives. Bien qu’il bénéficie d’un logement temporaire à Lille, il souhaite demander le droit d’asile pour sa femme et ses enfants. “C’est une espérance pour moi de préparer l’avenir. Si nous habitons ensemble, je pense que ce sera le principal.”
Les mal-logés, un profil en mutation
Dans la salle d’attente, les usagers sont majoritairement des réfugiés. Guy, retraité bénévole depuis dix ans à l’accueil de jour, confirme un net changement dans le profil des bénéficiaires : “Au début, c’était plutôt des sans-abris. Aujourd’hui, nous avons beaucoup plus de jeunes migrants qui arrivent à cause de la guerre ou de la famine.” À leur besoin urgent d’hébergement, s’ajoute un mille-feuille de démarches administratives que les assistants sociaux s’efforcent de faciliter.
Émeline, éducatrice spécialisée, explique qu’“en réalité, il y a très peu d’aides. Les demandeurs d’asile peuvent avoir environ 400 € par mois, ou 200 € s’ils sont hébergés.” Mais même les hébergements ont tendance à se faire rares…
Une pénurie des hébergements d’urgence
Ces trois dernières années, 1,7 milliard d’euros de subventions ont été amputées à la solidarité. Avec la loi de finances 2026, c’est un milliard de plus coupé du budget associatif, et ça commence à se ressentir. “Le premier hiver, il y avait encore des places d’urgence. Le deuxième, des places dans des gymnases. Cet hiver, on est prévenus le jour même…”, s’alarme Émeline.
Hébergement d’urgence pour sans-abris ou places en CADA (Centre d’accueil pour demandeurs d’asile), le constat est le même : la saturation. À Lille, les CADA comptent une centaine de places pour des milliers de demandeurs d’asile. Au niveau national, 42% d’entre eux se retrouvent sans ressource ni hébergement.
Bien que le Sénat ait voté l’ouverture de 3000 nouvelles places d’hébergement d’urgence, Émeline assure ne pas voir la différence sur Lille. Un simple pansement sur une plaie béante, dans un contexte toujours plus hostile à l’accueil et l’hébergement d’immigrés.
Un peu d’espoir dans un contexte difficile
Ces dernières semaines, plusieurs locaux associatifs lillois ont été pris pour cible par l’extrême droite : un centre et des bars LGBTQ+, un centre libertaire… Des attaques qui inquiètent d’autres structures d’aide, notamment celles qui accueillent de nombreux réfugiés.
Malgré le climat politique tendu et la pénurie d’hébergements, Émeline ne désespère pas. “On se nourrit de petites victoires quotidiennes : quelqu’un qui obtient son titre de séjour ou un logement.” Comme Joël, qui rêve de réunir sa famille sous un même toit, elle essaie de croire et de travailler à un avenir meilleur pour ses usagers.
*Prénoms modifiés
