À Arras, Emmanuel Macron sensibilise face au « Far West » des réseaux sociaux
Au lycée Gambetta-Carnot d’Arras, Emmanuel Macron a rencontré ce mercredi 19 octobre quinze lecteurs de La Voix du Nord pour un échange sur les dérives du numérique. Le choix de ce lieu, touché par l’assassinat du professeur Dominique Bernard en octobre 2023, n’est pas anodin : il symbolise une atteinte directe à la liberté et au vivre ensemble, valeurs mises en péril par les réseaux sociaux ces dernières années.
Avant même l’arrivée du président de la République et de son ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, à 16h15, la salle est saisie par une tension presque palpable. Les quinze lecteurs, parmi les 240 personnes présentes, attendent, certains les mains crispées sur leurs notes. Pour beaucoup, c’est la première fois qu’ils rencontrent un président de la République, et l’émotion se lit dans les regards : concentration, retenue, parfois un peu de trac. Un silence s’installe, devient solennel… puis se brise à l’annonce de son arrivée. La salle applaudit et les échanges commencent, lors de cette rencontre inédite consacrée au thème : “La démocratie à l’épreuve des réseaux sociaux et des algorithmes” présentée par Lorie Moniez et Julien Lécuyer, journalistes à La Voix du Nord.
“Le Far West [numérique] n’est pas une liberté, c’est la loi du plus fort”
Très vite, le premier sujet s’impose : la désinformation, le complotisme et la violence numérique qui s’installent dans notre quotidien. Quelques chiffres suffisent à poser le décor : 35 % des Français croient à au moins une théorie du complot ; 51 % ont été exposés à une infox ces trois derniers mois.
L’exposition quotidienne aux fausses informations manipulatrices affecte particulièrement les publics âgés. Liliane Bertelot, formatrice de 64 ans à Morbecque, témoigne : “Des clients viennent me dire que le Covid n’a jamais existé. Comment lutter contre la désinformation, surtout auprès de ces publics plus âgés et peu sensibilisés à l’analyse critique ?” Le président insiste sur l’éducation numérique et la régulation des plateformes : “Il n’existe pas de solution miracle. Le Far West [numérique] n’est pas une liberté, c’est la loi du plus fort. Nous voulons pouvoir obliger au retrait de contenus faux à l’échelle européenne. Il faut séparer l’information de la publicité et instaurer la transparence sur les algorithmes.”
Il rappelle également la nécessité d’encadrer l’anonymat, ce que souligne Pierre Denimal, 35 ans, venu de Stella-Plage : “Ne faudrait-il pas créer une identité numérique pour pouvoir poursuivre ceux qui commettent des abus, sans pour autant brider cet espace de liberté ?” Emmanuel Macron répond : “Je ne suis pas contre lever l’anonymat parce qu’on est une société démocratique. En revanche, on ne peut pas avoir l’anonymat absolu et une absence totale de modération. La liberté d’expression, ce n’est pas la capacité à invectiver ou humilier. Il n’y a pas de liberté sans responsabilité.”
Sur les réseaux sociaux, le fléau du cyberharcèlement
La mise en garde du président souligne l’irresponsabilité actuelle des réseaux, dont les effets se font particulièrement sentir sur les utilisateurs les plus vulnérables, favorisant le harcèlement en ligne. C’est le cas de Gaspar Sis, 26 ans, d’Ennevelin, qui émeut la salle en témoignant de son cyberharcèlement :“En avril 2020, j’explique dans un média local comment se déroule mon confinement. La séquence tourne sur les réseaux sociaux et je subis du cyberharcèlement, avec des nuits difficiles et des idées noires.”

Conscient de la gravité du sujet, le président manifeste une forte détermination pour aider les victimes. Lorsqu’il reprend la parole, un silence s’installe : “ Le harcèlement est un comportement de meute cruel. Il se prolonge en ligne, c’est un des sujets pour lesquels nous voulons activer la modération obligatoire. Je veux dire à toutes les victimes qu’il faut tout de suite le dire, le dénoncer, se protéger. Ça peut être de se déconnecter, de ne pas lire et de porter plainte.”
Rappelons que, sans circonstance aggravante, le cyberharcèlement est puni d’une peine pouvant aller jusqu’à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende. Le président martèle la nécessité d’appeler le 30 18, numéro national d’aide et de signalement contre le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement.
“Avant quinze ans, le bon endroit pour la liberté d’expression, ce n’est pas les réseaux sociaux”
Les jeunes restent particulièrement exposés, et certains parents se sentent impuissants face à l’usage des technologies par leurs enfants. C’est le cas de Lorelei Sion, 50 ans, de Meurchin, mère de deux enfants, dépassée par les demandes incessantes de sa fille pour obtenir un téléphone, qu’elle a finalement reçu à l’âge de 12 ans :“En soi, l’interdiction du portable, c’est formidable, sauf qu’elle va être détournée. Et les parents vont donner leur téléphone portable. Donc la question serait d’éduquer les parents.” Emmanuel Macron rétorque : “Quand l’État pose une règle, ça aide tout le monde parce que ça fixe un interdit. Ce qu’on veut, c’est : pas d’écran avant trois ans, un usage très réduit avant six ans et interdire les réseaux sociaux aux moins de quinze ans avec un texte en début d’année prochaine.”
Pourquoi réguler, voire interdire ? Car l’omniprésence du digital présente des atouts mais aussi des risques. “Dans la génération qui est rentrée avec les réseaux sociaux en 2015, on voit une épidémie de troubles des comportements alimentaires, surtout chez les jeunes filles, et une épidémie de troubles de l’attention.”explique le chef de l’État. Il poursuit sur les conséquences sociales et démocratiques : “Vous avez une société où on détruit la capacité à être attentif et donc à apprendre, à supporter l’autre, à vivre en société et donc à pouvoir mener une délibération et un débat.”

Face à cet argumentaire, les jeunes se demandent s’ils ont le droit de s’exprimer librement. Félix Sudre, 16 ans, de Villeneuve d’Ascq, se questionne : “Je vois tous les jours comment les réseaux sociaux influencent nos émotions et propagent parfois de fausses informations. Mais comment l’État peut-il protéger les jeunes sans restreindre notre liberté d’expression ?”Emmanuel Macron réplique :“Avant 15 ans, le bon endroit pour la liberté d’expression, ce n’est pas les réseaux sociaux. Il faut faire les choses dans le bon ordre : d’abord apprendre, vous permettre de devenir adulte d’un point de vue émotionnel, affectif, intellectuel et transmettre des valeurs et des connaissances.”
La coopération internationale, seul moyen pour réguler efficacement ?
Si les jeunes doivent comprendre leurs droits avant 15 ans, l’accès massif aux réseaux sociaux soulève aussi des enjeux de souveraineté numérique et de manipulation étrangère. Frédéric Labis, 44 ans, de Mouvaux, s’interroge :“Quelle est l’ampleur de la menace vis-à-vis de nos prochaines élections municipales et présidentielles ?”Le président souligne les fragilités actuelles : “Les opinions se forment d’une manière devenue incontrôlée, avec des falsifications possibles, utilisées par des puissances étrangères.”Comme en Roumanie et en Lituanie, les ingérences cherchent à déstabiliser la démocratie par le vote.
La question de la coopération internationale se pose : existe-t-il une organisation pouvant établir un cadre commun pour réguler ces ingérences et garantir une véritable indépendance numérique ? Emmanuel Macron répond qu’à ce jour, aucun traité global n’encadre la régulation du numérique. Il précise que les États-Unis laissent perdurer une forme de far west numérique, où les grandes plateformes concentrent pouvoir et richesses, tandis que la Chine contrôle strictement l’accès à l’information et les contenus diffusés, consciente qu’il s’agit d’une véritable “guerre cognitive”, qu’elle utilise pour influencer l’opinion. L’enjeu, affirme-t-il, est que la France se batte pour un cloud souverain, en s’appuyant sur les journalistes, les chercheurs et les acteurs publics pour garantir une information fiable, sans basculer dans l’autoritarisme.
Au terme d’un échange de près de deux heures et demie, les visages des participants disent autant que leurs mots : inquiétude, lucidité et volonté de comprendre un univers numérique qui évolue plus vite que les règles censées l’encadrer. Emmanuel Macron se penche sérieusement sur le sujet et poursuit sa réflexion sur la protection de l’information et des données. D’après Libération, d’autres rencontres avec la presse régionale seront organisées d’ici Noël et le chef de l’État devrait faire des annonces début 2026.
