Au cœur de la précarité étudiante, une journée avec Le Pouvoir d’un Sourire
Contre la précarité, une dizaine de jeunes bénévoles de l’association Le Pouvoir d’un Sourire (LPDS), qui se réclame “apolitique et areligieuse”, aide leurs camarades sans compter leurs heures.
Créé en 2020 par Nordine Medjek, animateur de 26 ans pour la ville de Roubaix, LPDS vient en aide aux plus démunis. Cofondée avec Abdel à une période où Nordine “voyait peu de monde”, la cinquantaine de membres arpente la métropole lilloise, enchaînant maraudes et distributions alimentaires, y compris pour les étudiants précaires.
Une organisation pointilleuse
Le rendez-vous pour rencontrer l’association est donné à 12h30 à Roubaix, dans un petit local prêté par leur association partenaire, Le courage de Dounia, où Nordine, Lassana, Sabrina et Chahinaz sont déjà présents. Sur la grande table se trouvent des œufs, de la crème fraiche et des pâtes. Au programme : distribution alimentaire à la résidence étudiante Bachelard à Villeneuve d’Ascq. Mais avant ça, ils doivent cuisiner des bricks et des pâtes au curry et aux champignons. Ils bénéficient de l’aide de restaurants qui préfèrent rester anonymes, dont l’un a fait don de 70 repas. “Ça simplifie la logistique”, selon Nordine, alors qu’ils enchaînent parfois “six ou sept heures” pour chacune des cinq à six actions hebdomadaires pendant le ramadan. Les odeurs de thon et de curry remplissent la pièce. Les bénévoles ont rejoint l’association en raison du temps libre dont ils disposent. C’est le cas de Yasmine, 35 ans, qui “apprécie faire des choses pour les autres”. Doyenne et novice dans l’association, elle a “mal au cœur” de voir la précarité dans la métropole. Le très grand Lassana pense qu’on “a tous un petit rôle à jouer dans l’évolution de la jeunesse et l’accompagnement des SDF”. Âgé de 26 ans et membre depuis cinq ans de LPDS, il débute le briefing pour répartir les bénévoles en trois groupes sur chaque plat. La bonne humeur règne, Chahinaz, étudiante en première année en biologie, en profite même pour montrer en photo la souris qu’elle a disséquée en cours. Cela permet à Nadhir, 22 ans et engagé depuis un an, de laisser de côté les crêpes qu’il prépare, lui qui ne sait cuisiner “que des œufs et des nouilles”.

Un financement quasi-autonome
Les bénévoles se dévouent corps et âme, sans pause durant quatre heures. Pendant ce temps, Nordine filme pour les réseaux sociaux quelques bénévoles qui cuisinent. Avec sa barbe de quelques semaines, il souhaite une “totale transparence” envers les donateurs. Les produits sont issus de dons, achetés grâce à l’argent récolté ou par l’achat des bénévoles la veille ou le jour J. Nordine pointe ce besoin financier, espérant que l’association “n’ait [plus] besoin d’apports personnels pour vivre” dans les prochaines années. Son rêve, comme Chahinaz, c’est que LPDS ait des antennes au niveau national. L’association ne dispose actuellement d’aucune subvention, car Nordine rechigne à réaliser des démarches, craignant une récupération politique des élus. Certains auraient voulus s’afficher aux côtés de l’association en pleine campagne électorale, voire utiliser des photos sans leur consentement. Il salue seulement David Guiraud, qui “nous a suivi avant qu’il soit candidat” à Roubaix. Celui-ci sera présent le 5 avril à leurs côtés pour fêter les cinq ans de l’association.
“Mission accomplie” pour Lassana
À 15h40, ils commencent déjà à ranger et nettoyer le local, attendant les dernières crêpes de Sabrina et Assia, et les pâtes de Yasmine. A 16h08, c’est le grand départ. Chargé de 31 barquettes de pâtes et 55 de boulghour, Bilel confie être “fatigué, mais les préparations c’est ce que j’aime faire, on donne du cœur aux plats”. Une fois arrivés, à 16h45, les membres de l’association s’installent dans la petite salle de travail de la résidence, près de l’entrée principale et visible par tous. Étalant les plats sur plusieurs tables, Lassana répartit “deux personnes aux crêpes, une aux dattes, une aux fruits et légumes, une aux repas donnés, quatre aux pâtes et boulghours et deux aux bouteilles d’eau”. Avant d’avoir fini sa phrase, deux étudiants attendent timidement. C’est ensuite une vingtaine d’étudiants qui viennent dans la salle pour bénéficier des plats offerts. D’autres bénévoles nous rejoignent, comme Yassine et les trois filles de sa cousine, âgées de 10 à 12 ans, telle Ilaya qui raconte que la distribution “était trop bien et les crêpes au sucre sont parties vite”. Trois groupes sont ensuite faits pour réaliser du porte-à-porte afin de donner les restes de nourriture. Parmi eux, Islem vit sa première action avec l’association. Il a abordé de façon légère l’évènement, puisqu’il ne s’attendait pas “à un truc dur”, lui qui “s’intègre vite” dans la bande. Le bilan est positif pour les bénévoles, “les étudiants ont pris un max de choses. À chaque fois ils nous remercient”, confirme Kaïs.
Un manque d’action de l’État
La plupart des membres de LPDS ont un avis négatif sur l’aide fournie par les pouvoirs publics contre la précarité étudiante. Sabrina ressent un effort “qui n’est pas assez fait”, alors qu’en moyenne les montants alloués aux aides pour les étudiants entre 2018 et 2021 ont augmenté de 75 millions d’euros par an, selon Sylvie Retailleau, ancienne ministre de l’Enseignement supérieur. Hissam, étudiant en BTS, contrebalance le débat en trouvant que la lutte contre la précarité “s’améliore de jour en jour”. Les étudiants de la résidence sont peu à s’avouer précaires. Lucas, 23 ans et étudiant en troisième année en éco-gestion, déplore tout de même sa situation. Boursier échelon “six ou sept”, il explique se retrouver une fois le loyer et ses abonnements mensuels payés avec “200 euros pour tenir le mois”, devant “se serrer la ceinture”. Avec 36% des étudiants ayant sauté un repas par manque d’argent selon une enquête de l’Ifop, il dit avoir peu de fois été dans ce cas “grâce au repas à un euro, mais que sans ça se serait pire”. Chaima, étudiante étrangère marocaine installée depuis 2019 à Villeneuve d’Ascq, dit voter en tenant compte des mesures à ce sujet, comme Nadine, 21 ans et étudiante en Master 1 de chimie, qui promet de s’informer à ce propos pour les municipales de 2026.
