Dans les yeux de Masooda
Son exposition Les femmes dans l’ombre, présentée du 18 décembre 2024 au 10 février 2025 à L’Aéroport, tiers-lieu du campus Pont de Bois de l’Université de Lille, a offert aux étudiants un regard sur la condition des femmes afghanes. Rendre visible l’oppression à travers l’art, c’est la mission de l’artiste engagée et réfugiée politique Masooda Ferdous.
“Ensemble, dissipons les ombres et faisons briller la lumière de l’espoir et de la justice dans la vie des femmes du monde entier.” C’est sur ces mots que Masooda Ferdous achève son discours d’inauguration, le 18 décembre 2024. Une date symbolique, célébrant la Journée Internationale des Migrations. Droite derrière le pupitre, elle resserre ses doigts sur la feuille qu’elle vient de replier et derrière sa longue chevelure brune, offre un regard grave à l’assemblée.
L’engagement, par-delà les frontières
Ce discours en français, tout comme la présentation des Femmes dans l’ombre, réalisée avec sa sœur Asita Ferdous, étudiante aux Beaux-Arts de Paris, sont des victoires. Celles d’une femme qui a décidé, en une quinzaine de minutes, de fuir son pays, avec son mari et son bébé, après l’arrivée des talibans en août 2021. Un exil direction Paris, auprès de l’une de ses amies, avec pour seul bagage un sac rose pâle orné du visage de Frida Kahlo ; une artiste qui l’inspire. Brisée par la douleur mais intensément vivante, comme en témoignent la profondeur des regards de ses tableaux.
Les yeux ne mentent pas, et ceux de Masooda Ferdous expriment sa détermination. L’artiste et femme politique trentenaire, diplômée d’un master en arts visuels de l’Université de Kaboul en 2017 et première femme nommée Directrice adjointe du huitième arrondissement de la municipalité de Kaboul en 2018, a dû se réinventer. À présent réfugiée politique, elle suit le Diplôme Universitaire (DU) passerelle de l’Université de Lille, formation qui depuis 2019, accompagne les étudiants en exil. Résiliente, elle poursuit sa lutte en portant la voix des femmes afghanes en France, pour combattre leur invisibilisation. Et lorsque son français lui fait défaut, elle accompagne ses mots de gestes, et d’un regard appuyé qui rompt la barrière de la langue.
“Les femmes de mes portraits parlent avec leurs yeux”
Les portraits de sa “Silence collection” sont des femmes à la peau jaune, aux chevelures libres et aux grands yeux pensifs, empreints de mélancolie. À l’instar de cette femme enceinte, vêtue de blanc, couleur de la pureté, qui regarde la Lune, en quête d’espoir. Masooda Ferdous sourit en l’observant. Est-ce un autoportrait ? Elle reste évasive. Ses œuvres parlent pour elle.
Elle peint l’exil. Son tableau “Immigration” en est l’exemple le plus frappant : de grandes mains jaunes se noient dans les flots sombres d’une mer, tandis qu’un bateau transporte des hommes, femmes et enfants aux visages apeurés. Elle confie : “ J’ai mis du temps à accepter mon immigration”. Durant deux ans, elle s’est questionnée sur son choix, a eu du mal à admettre cette nouvelle vie. Mais “il faut être forte”, affirme-t-elle, pour les siens. Les présents, sa fille, son mari, et les absents, restés en Afghanistan. Elle pense surtout aux femmes, réduites au silence et bannies de l’espace public par le régime des talibans. Depuis août 2024, les femmes, en dehors de leur foyer, doivent couvrir entièrement leur corps et leur visage, et n’ont plus le droit de faire entendre leur voix en public. Devant cette situation critique, le concept d’ “apartheid de genre” émerge au sein de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Si Masooda Ferdous ne peut changer le sort des femmes afghanes, elle peut les faire exister. Dans ses toiles. Dans ses regards.
