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« Il y a une emprise des milliardaires sur la vie démocratique » : Gabriel Zucman se confie

« Il y a une emprise des milliardaires sur la vie démocratique » : Gabriel Zucman se confie

Gabriel Zucman lors de notre rencontre à Lille le 5 février 2026. © Lucie Delvoye / Pépère News

Gabriel Zucman s’est longuement confié au Pépère News à l’occasion de sa venue à Lille début février. L’occasion d’évoquer ses travaux sur la fiscalité et leurs dimensions internationales, mais aussi sur son rôle à mi-chemin entre rigueur scientifique et engagement politique. L’économiste adresse également un message optimiste à la nouvelle génération. 

Encensé par la gauche, malmené par la droite et même qualifié de “militant d’extrême gauche” par Bernard Arnault : ces derniers mois, le nom de Gabriel Zucman fut sur toutes les lèvres. Sa proposition de taxation des ultra-riches à hauteur de 2% de leur patrimoine a cristallisé le débat public, jusqu’à s’immiscer dans les discussions budgétaires au Parlement.

L’économiste franco-américain, connu pour ses travaux sur les paradis fiscaux et les inégalités de richesse et de revenus, paraît apaisé lorsque nous le rencontrons, en marge d’une conférence sur la justice fiscale organisée à l’Université de Lille. Dans l’amphithéâtre, où 650 étudiants ont répondu présents, l’ambiance contraste avec les débats houleux au Parlement. “Ce qui m’a le plus frappé, c’est l’absence d’arguments de fond, qui auraient été de nature à remettre en cause la proposition. En leur absence […], les adversaires se sont focalisés sur d’autres stratégies, d’attaques personnelles et d’hystérisation du débat” confie-t-il avec recul. 

Le rejet de la taxe Zucman, signe d’une emprise des milliardaires sur le débat démocratique ?

Lorsque nous abordons la question de la taxe Zucman, l’économiste tient à rappeler qu’elle bénéficie d’un large soutien de l’opinion publique. Effectivement, 86 % des Français y sont favorables, d’après une étude Ifop réalisée en septembre 2025. Comment expliquer un tel succès ?

“Il y a une demande de justice fiscale très forte qui s’exprime dans la population. À juste titre d’ailleurs, puisque les ultra-riches échappent très largement à la solidarité nationale. Ils paient en effet peu d’impôts. […] Et dans un contexte de finances publiques détériorées, c’est devenu inacceptable.”

Malgré ce plébiscite, la taxe a été rejetée à l’automne par le Parlement lors des discussions budgétaires pour 2026. La droite et le centre s’y sont montrés particulièrement hostiles. Gabriel Zucman est clair : “Ce blocage est une illustration de l’emprise des milliardaires sur le débat démocratique et la vie politique de notre pays.” Il fait référence à de prétendues pressions exercées par les grandes fortunes, ainsi qu’à la volonté de certains parlementaires de ne pas les froisser, ni de risquer leur départ.

Pour lui, les craintes d’un recul de l’investissement et de l’innovation en cas d’adoption de la taxe seraient infondées. “Cette taxe concernerait seulement 1.800 personnes. L’innovation n’est pas faite par 1.800 personnes, mais par des millions !” souligne-t-il. Il ajoute que les quelque 20 milliards de potentielles recettes pourraient être réinvesties dans l’enseignement supérieur et la recherche, renforçant ainsi l’innovation. “Les personnes qui s’offusquent d’un petit impôt plancher de 2 % sur les ultra-riches sont les mêmes qui ont contribué à l’effondrement dramatique de la dépense publique française en matière d’enseignement supérieur et de recherche. Il y a là une incohérence et une hypocrisie difficilement acceptables.

L’importance d’agir à tous les échelons

C’est en 2024, lors du sommet du G20 au Brésil, que Gabriel Zucman avait pour la première fois formulé l’idée de sa taxe. Si le projet d’origine prévoyait d’agir de manière globale – ce qui n’a pas abouti – son créateur reste aujourd’hui ferme : “Moi je pense qu’il faut agir à tous les échelons.”

Il évoque en premier lieu l’échelle internationale, cadre initial de ses travaux. Pour lui, il est essentiel de réécrire les traités internationaux. S’ils ont su organiser la mondialisation depuis les années 80, ils demeurent cependant incompétents en matière de justice fiscale. L’économiste appelle donc à une évolution vers une nouvelle forme de mondialisation aux antipodes d’“alternatives néonationalistes, trumpistes”. Il souhaite avant tout de nouvelles formes de coopération fondées sur des principes d’égalité et de soutenabilité climatique”. Si le projet de Zucman est avant tout une question de coopération fiscale internationale, il s’inscrit également, au-delà de cela, dans l’idée d’une coopération en matière climatique notamment.

Ensuite, le chercheur mentionne l’échelle européenne : “On ne peut pas avoir une libre circulation des capitaux sans aucune forme d’harmonisation fiscale.” Puis, il finit par arriver à ce qu’il qualifie d’échelon le plus important” : le niveau national. Chaque pays a le pouvoir de venir taxer ses milliardaires et de prendre des mesures qui […] réduiront fortement les incitations à s’exiler fiscalement. On n’a pas besoin d’un accord international pour taxer nos milliardaires”.

Comment empêcher les grandes fortunes de fuir vers les paradis fiscaux face à une taxation plus sévère ?

Pour Zucman, cela est en réalité assez simple. Il suffirait de continuer de les taxer pendant 5, 10, voire 15 ans après leur départ. En effet, ces politiques de dissuasion peuvent tout à fait être prises de manière unilatérale.

Gabriel Zucman se bat donc pour mettre en place un impôt plancher en France parce que toutes les évolutions en matière fiscale”, que ce soit l’impôt sur le revenu ou la TVA, ont pour origine première un pays, ou un petit groupe de pays”. Il rappelle notamment que la France a été le précurseur de la TVA dès 1954 et espère donc une trajectoire similaire pour sa taxe afin qu’elle devienne la norme, le standard et [que] les autres pays l’adoptent”.

Gabriel Zucman lors de notre rencontre à Lille le 5 février 2026. © Lucie Delvoye/ Pépère News
Gabriel Zucman lors de notre rencontre à Lille le 5 février 2026. © Lucie Delvoye / Pépère News

“Un tournant historique”

Ce qui ressort de cet échange, c’est le grand optimisme de l’économiste. Il ne doute pas une seconde que la France puisse conserver son statut de “pionnière” en matière de justice fiscale mais estime également que d’autres pays pourraient se jeter à l’eau avant l’Hexagone : “Le débat monte très fort aux Pays-Bas, en Espagne, au Royaume-Uni, au Brésil.”

Pour lui, nous sommes donc véritablement en train de vivre “un tournant historique, comme le début d’un mouvement international pour taxer les très grandes fortunes”. Cet élan s’ancre d’ailleurs dans une juxtaposition de multiples actions qui commencent à s’accumuler. L’an dernier, le Royaume-Uni a aboli son régime des “non-dom”, une exonération d’impôts des grandes fortunes étrangères vivant dans le pays ; le Brésil a quant à lui mis au programme du G20 la question de l’imposition minimale des milliardaires, un sujet qui n’avait jamais été discuté auparavant lors de ces sommets ; l’Assemblée nationale française a voté en faveur de la taxe Zucman en 2025, la Californie attend cette année un référendum sur une taxe de 5% sur la fortune des milliardaires de l’État américain… Gabriel Zucman multiplie les exemples et réaffirme son optimisme. Pour lui, la mise en place de l’impôt plancher qu’il défend n’est qu’une question de temps, et deviendra une norme fiscale aussi répandue que l’impôt sur le revenu ou la TVA.

“Je suis extrêmement confiant, d’abord dans le pouvoir des idées et ensuite dans le pouvoir des forces démocratiques.”

Pourtant, en France, l’adoption de la taxe Zucman devraient certainement attendre 2027, compte tenu des risques que pourraient prendre les candidats à la présidentielle qui s’y opposent. “On ne peut pas complètement exclure ce qui se passe quelque chose au moment du vote du budget 2027” raconte l’économiste, “mais bon, il semblerait que les milliardaires aient très bien fait comprendre qu’il était hors de question de payer un centime de plus, et que le pouvoir actuel l’a reçu et souhaite exaucer leurs vœux. Donc il va sans doute falloir attendre.”

Zucman, un économiste engagé ?

En attendant 2027, Gabriel Zucman ne compte pas se faire oublier. Il s’engage ainsi à continuer son travail de chercheur, pour tenter de convaincre les gens que sa solution est la bonne, pour tenter de faire adopter sa taxe. “Les connaissances n’ont pas vocation à rester dans une tour d’ivoire en sciences sociales. Elles ont vocation à ce que les citoyennes et citoyens puissent s’en emparer. C’est pour ça que je donne des conférences partout en France.”

Mais qu’importent ses connaissances, le chercheur est conscient qu’il ne pourra pas faire bouger les choses seul. Avec ses conférences universitaires comme celle tenue à l’Université de Lille, il cherche à faire comprendre les enjeux démocratiques de sa taxe à la jeunesse. “Ces questions fiscales ne peuvent être tranchées que de façon démocratique ; il appartient à personne individuellement de décider. Il faut absolument que la nouvelle génération se mobilise. Ces mobilisations-là sont notre seul espoir d’avancer.” En-tout-cas, Gabriel Zucman n’a pas fini de faire parler de lui, puisqu’il a prévu de continuer son travail d’explication auprès des étudiants pour leur donner, eux aussi, envie de “taxer les riches”.

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