Justice fiscale : l’économiste Gabriel Zucman face aux étudiants lillois
C’était l’événement de la semaine pour les étudiants de la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de l’Université de Lille. Ce jeudi 5 février, l’économiste Gabriel Zucman était présent pour tenir une conférence universitaire d’une heure et demie, dans une salle pleine à craquer. Un événement durant lequel il a pu présenter ses solutions pour atteindre une meilleure “justice fiscale”, en répondant aux questions des experts et des étudiants présents.
Les bancs de l’Amphi E du campus Moulins n’ont jamais été aussi remplis. Malgré l’interruption de la ligne 2 du métro lillois, près de 650 élèves étaient au rendez-vous pour écouter Gabriel Zucman, acclamé lors de son arrivée et interrogé sur la politique fiscale et la justice sociale. Organisée par le laboratoire de recherche “Lille Economie Management”, coordonnée par le professeur en sciences économiques Alexandre Mayol et avec la participation de l’association étudiante Gorgias, cette conférence avait pour but d’ouvrir le monde complexe de l’économie à un public pas forcément spécialiste. “J’aimerais que les gens soient vraiment stimulés, et qu’après cette conférence, ils aillent faire leurs recherches pour en découvrir plus sur le sujet” explique Nina, co-présidente de l’association Gorgias.

Le constat d’une “anomalie” fiscale
Lorsque Gabriel Zucman évoque l’origine de ses travaux, il part d’un constat, celui d’une “anomalie” frappante. Les personnes les plus fortunées payent deux fois moins d’impôts, proportionnellement à leur revenu, que la moyenne des Français.
L’économiste a en effet calculé le taux effectif d’imposition des Français. Il est en moyenne de 50%. En clair, sur un euro perçu, le Français moyen verse 50 centimes à la puissance publique. Grâce aux données de l’INSEE, Gabriel Zucman a pu montrer que le système fiscal français est faiblement progressif : dans l’ensemble, quelle que soit la catégorie sociale, un Français voit la moitié de ses revenus partir en impôts. Les classes populaires ont en moyenne un taux de 40%, les classes moyennes sont à 50% et les 10% des Français les plus riches à 53%.
Où se trouve donc le problème ? Zucman précise : “Le problème avec cette statistique publique c’est qu’elle ne nous dit rien des 5% les plus riches, des ultra-riches”. Ce n’est que très récemment que des travaux ont révélé que ces milliardaires n’avaient qu’un taux d’imposition obligatoire de 25%, soit très loin de la majorité des Français. “Sur un euro perçu, eux ne donnent à l’État que 25 centimes”. Un triste constat qui est similaire dans la plupart des pays européens.
Le directeur de l’Observatoire européen de la fiscalité explique la raison de cette anomalie : “L’impôt sur le revenu demeure une révolution inachevée : les milliardaires n’y sont pas encore entrés.” En effet, cet impôt, qui s’applique depuis le début du XXème siècle en France et qui a été le cœur de la croissance économique du pays, s’évapore pour les ultra-riches. Grâce à un ingénieux système de holdings qui permet de contourner la loi, les milliardaires ne sont pas soumis à l’impôt sur le revenu. Leur taux d’imposition de 25% est composé de leur montant personnel d’impôt (de seulement 2%) et de celui qu’ils payent indirectement via leurs entreprises (23%).
Comment rétablir l’égalité devant l’impôt ?
Mais comment faire alors pour rétablir l’égalité ? Pour que les ultra-riches payent autant d’impôts que les autres Français ? “Il faut innover” annonce l’économiste. Il tire ainsi de l’histoire des multiples tentatives faites pour taxer les milliardaires une leçon : “L’impôt plancher est le plus pratique.” Une personne extrêmement riche (on parle ici de fortunes de plus de 100 millions de dollars, soit environ 1 800 foyers fiscaux en France) devrait payer un minimum incompressible.
Ce minimum, pour qu’il soit véritablement appliqué, ne peut pas être fixé en fonction du revenu, trop facile à manipuler. Il dépendra donc du patrimoine, beaucoup plus difficile à cacher. Et le taux calculé par l’économiste pour effacer l’anomalie et pour permettre aux milliardaires de payer autant que les autres Français, est de 2%. Un taux qui reste modeste comparé à la hausse de leur richesse, en moyenne de 10% par an. Ainsi, même si les milliardaires s’acquittaient de cette taxe, leurs fortunes pourraient encore augmenter de 8% par an.
C’est alors cet impôt plancher de 2% sur le patrimoine des ultra-riches, qu’on appelle désormais “taxe Zucman” et qui fut au coeur de l’actualité politique ces derniers mois. Et pour l’économiste, seule cette dernière permettra de résoudre l’anomalie qu’il expose, cet important problème d’inégalité devant la loi.

Les influences américaines de Gabriel Zucman
Quel a été le cheminement intellectuel de Gabriel Zucman pour en arriver à ce constat d’anomalie ? La question lui est posée par deux étudiants, membres de l’association Gorgias. L’économiste évoque son expérience américaine – il a vécu pendant près de dix ans aux États-Unis et a enseigné à la prestigieuse université de Berkeley. Là-bas, il dit avoir observé “le niveau d’inégalités considérable qu’il peut exister dans la baie de San Francisco : les milliardaires de la tech vivent à côté de dizaines de milliers de sans-abri.” À ces inégalités s’ajoute une “spirale oligarchique” qui, selon lui, s’est fortement accélérée ces dernières années.
Le professeur prend l’exemple du très célèbre et très contesté Elon Musk. Il y a quelques années, le milliardaire s’est farouchement opposé à la taxation des ultra-riches, estimant ne pas être en capacité d’y contribuer en raison d’une “fortune virtuelle”. En clair, il disait posséder une grosse fortune sur le papier, mais ne pas faire assez de bénéfices pour pouvoir payer ces taxes. Tout a changé lorsque Elon Musk achète Twitter pour un montant de 44 milliards de dollars en 2022. “La fortune virtuelle est devenue très réelle” explique Gabriel Zucman, avant de mettre en avant l’emprise politique du milliardaire : “Il a mis Twitter, puis X, au service de différentes causes politiques et idéologiques, dont la réélection de Donald Trump.” Tout cela l’a amené tout droit à Washington, où il a pris les commandes du DOGE (Department of Government Efficiency), structure gouvernementale qui lui permettait d’avoir les mains libres pour “couper à sa guise dans les dépenses publiques américaines”.
Ainsi, Elon Musk illustre le fait que “l’extrême richesse est toujours un extrême pouvoir” d’après Gabriel Zucman. L’économiste constate que certaines démocraties tendent à devenir des oligarchies et que cette tendance pourrait s’accélérer. “Il faut donc inventer les institutions, les règles, les politiques qui vont permettre à la démocratie de se protéger de ce danger.” C’est le sens de sa proposition de taxation des ultra-riches.
“Engagez-vous”

Acclamé une ultime fois à la fin de sa conférence, l’économiste franco-américain s’est ensuite livré pendant près d’une heure à une séance de dédicaces de son dernier livre, Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin (Éd. Seuil Libelle). Sur le côté, les membres de l’association Gorgias se réunissent : “C’est l’une de nos conférences les plus réussies” se félicite Nina. De son côté, Alexandre Mayol tire les conclusions de cet échange universitaire. “Les étudiants ont vu que la recherche a un impact politique, c’est important, parce que Gabriel Zucman n’est pas un politique, c’est un chercheur, qui intervient dans le débat public. J’aimais bien son discours sur l’optimisme, de dire qu’il ne faut pas désespérer. Il semble porter un message en disant « engagez-vous », car la justice sociale et fiscale, c’est avant tout un combat politique.” En attendant, même si sa taxe a été rejetée par l’Assemblée nationale en octobre, Gabriel Zucman ne baisse pas les bras : “Les batailles mettent du temps, donc il faut laisser du temps” conclut l’économiste.
