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Séries Mania 2026 : Derrière les écrans, l’échec carcéral français

Séries Mania 2026 : Derrière les écrans, l’échec carcéral français

Dominique Simonnot répond aux questions du journaliste Arnaud Laporte lors de la conférence "La prison dans les séries" au théâtre du Nord. © Loane Rotatinti / Pépère News

Dimanche 22 mars, à l’occasion du troisième jour du festival Séries Mania à Lille, le Pépère News a pris place au théâtre du Nord pour assister à la conférence de Dominique Simonnot consacrée à “la prison dans les séries”. Contrôleuse générale des lieux privatifs de liberté depuis 2020, elle entre dans les prisons sans prévenir pour vérifier que le respect des droits fondamentaux des détenus sont respectés.

“C’est pas génial, et c’est un euphémisme…” Face à un public nombreux, Dominique Simonnot confronte les images de la prison véhiculées par les séries à la dure réalité du système français, dressant un constat alarmant sur les conditions de détention. Derrière les murs gris, pas de plan d’évasion millimétré ni de gestes héroïques comme dans Prison Break. Juste des cellules surpeuplées, un accès au soin entravé, et une peur omniprésente. “Il faut enfermer de plus en plus sans voir que cet enfermement, au fond, ne sert à rien dans les conditions actuelles”, alerte-t-elle. Lieu fermé, rempli de tensions, où se jouent rapports de pouvoir, violences et trajectoires humaines fortes, la prison est l’un des décors les plus filmés et les plus fantasmés des séries… Mais que reste-t-il de cette dramaturgie une fois les caméras éteintes ?

D’un écran à l’autre, la réalité du dedans

La surpopulation carcérale semble être le point de départ de tout. Pas juste un problème de place, mais un engrenage qui entraîne tout le reste. Parce qu’au fond, qu’est-ce que ça veut dire, une prison surpeuplée ? Ce n’est pas seulement plus de détenus que de lits, c’est surtout des conditions de vie qui se dégradent à tous les niveaux. Dans certaines cellules, ils sont trois, parfois quatre, là où une seule personne est censée vivre. Cette cohabitation forcée crée une tension constante.

Une peur qui ne ressemble pas forcément à celle qu’on voit dans les séries, pas toujours spectaculaire, mais beaucoup plus sourde. Celle de devoir cohabiter avec quelqu’un d’inconnu, parfois crainte. Dans Prison Break, la violence passe souvent par des figures très marquées comme T-Bag, qui impose une domination brutale sur les autres détenus. Mais même là, tout reste scénarisé, presque “organisé”. Dans la réalité décrite lors de la conférence, plusieurs cas de détenus tués par leur codétenu ont été évoqués. Tous avaient alerté avant. Tous avaient demandé à être séparés. Rien n’a été fait. “Quand l’État prend en charge les détenus, la moindre des choses à assurer, c’est leur sécurité”, rappelle Dominique Simonnot. Alors on se demande : à partir de quand l’enfermement devient-il un danger en soi ?

Ce que les séries nettoient, la prison le vomit

À cette peur s’ajoute une réalité encore plus invisible : celle des conditions sanitaires. On est loin de l’image parfois presque “propre” que certaines fictions peuvent donner. Dans Un Prophète, par exemple, le personnage principal est montré seul dans sa cellule, avec un espace relativement stable, presque maîtrisé. Une représentation qui contraste fortement avec ce qui a été décrit lors de la conférence. Dans les faits, il est question de punaises de lit, de cafards, de rats, de maladies comme la gale ou la tuberculose. Des détenus expliquent devoir se protéger physiquement des insectes pour pouvoir dormir, allant jusqu’à mettre du papier toilette dans le nez ou les oreilles pour que les cafards ne rentrent pas. Dit comme ça, ça paraît presque irréel. Et pourtant, c’est ce qui est décrit.

L'état insalubre des cellules de certaines prisons françaises.
L’état insalubre des cellules de certaines prisons françaises. © Mark Stebnicki / (Pexels)

Mais ce qui frappe encore plus, c’est que même l’accès aux soins devient compliqué. Par manque de personnel, les détenus ne peuvent pas toujours être accompagnés jusqu’aux unités médicales. L’exemple d’un jeune homme de 19 ans mort après deux crises d’épilepsie, sans intervention malgré les appels des autres détenus, vient poser une question brutale : est-ce que l’État est encore capable de garantir la sécurité des personnes qu’il enferme ?

L’ennui, cette deuxième peine

Et puis il y a l’ennui. Un aspect beaucoup moins visible, beaucoup moins “cinématographique”, mais central. Passer jusqu’à 23 heures par jour enfermé dans une cellule, sans activité, sans rythme, sans perspective. Dans Oz, série que Dominique Simonnot qualifie de chef-d’œuvre absolu, la prison est montrée comme un « microcosme politique et social », avec des personnages complexes et une violence radicale. Mais même cette série, aussi réaliste soit elle, ne peut pas rendre compte du vide qu’est une journée quand rien n’est proposé. Dans 3 x Manon, les ateliers éducatifs et artistiques (comme celui des marionnettes) montrent justement des moments où les jeunes peuvent s’exprimer, rejouer des situations, comprendre leurs émotions autrement. Des espaces rares, mais essentiels. Pourtant, dans la réalité, ces activités sont fragiles. Un an plus tôt, une tribune avait dénoncé leur suppression temporaire, jugées “non prioritaires”. Dès lors, ce qui pourrait être un levier de réinsertion devient secondaire, presque accessoire.

Ce manque de personnel est au cœur du problème. La norme voudrait un surveillant pour 60 détenus. Dans les faits, on est souvent à un pour 130, parfois 150. Moins de surveillants, c’est moins de sécurité, moins d’accès aux soins, moins d’activités. Et derrière, un système qui tient de plus en plus difficilement. Même les agents pénitentiaires sont décrits comme épuisés, dépassés par une situation qu’ils ne maîtrisent plus vraiment.

“Un manque de courage politique”

“On n’a jamais vu quelqu’un faire campagne sur la prison.” Ce constat de Dominique Simonnot résume à lui seul l’invisibilité de ce sujet dans le débat politique français. Pourtant, résoudre la surpopulation, améliorer les conditions de détention ou développer les alternatives à l’incarcération dépend directement des décisions gouvernementales et parlementaires.

Même lorsque des élus tentent de faire bouger les lignes, leurs initiatives restent sans suite. Les propositions de loi visant à réduire la surpopulation carcérale n’atteignent jamais l’hémicycle, faute de niche parlementaire accordée par leur propre groupe. C’est le cas du texte porté par les députées Elsa Faucillon et Caroline Abadie. Le groupe de travail de Dominique Simonnot, auditionné par le président de la commission des lois, devait voir sa proposition déposée à l’automne dernier : “Nous attendons toujours”, constate-t-elle. Même les promesses présidentielles restent lettre morte. En 2018, Emmanuel Macron rappelait qu’il ne devrait pas y avoir plus de détenus que de places, mais aucune mesure concrète n’a suivi. Résultat : une politique “stupide, cruelle et très coûteuse”, à 128 euros par jour et par détenu. “Vous ne trouvez pas que ça fait un peu cher pour fabriquer de la récidive ?”, écrit un prisonnier à Dominique Simonnot.

Le contraste avec l’Allemagne est frappant. Là-bas, la prison n’est pas un sujet politique, ce qui en fait un système “beaucoup plus abouti”. Dès qu’un établissement atteint 90 % de sa capacité, il se déclare déjà surchargé et aucun nouveau détenu n’y entre tant qu’un autre n’est pas libéré. L’investissement dans la réinsertion y est d’ailleurs bien plus important. Plus de 70 % des prisonniers travaillent, contre seulement 20 % en France. Ces différences se reflètent jusque dans la fiction. La série allemande Un monde meilleur imagine un futur où la prison pourrait disparaître, preuve qu’ailleurs, l’enfermement peut être pensé totalement autrement. Un tel scénario semble encore hors de portée en France, même sur nos écrans.

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