L’architecture brutaliste, mouvement dépassé par le temps
Le paysage urbain recèle d’édifices brutalistes, chargés d’une histoire éclipsée. À son apogée dans les années 1960, le brutalisme architectural est impopulaire par le style qu’il donne aux bâtiments. De telles créations ont éclos dans un monde d’après-guerre, en répondant à une demande urgente de reconstruction à bas coût et à un idéal utopique.
L’“architecture brutaliste” a des origines londoniennes, c’est à Soho qu’elle prend ses racines. L’architecte anglaise Alison Smithson l’emploie pour la première fois en 1953 pour un projet de construction de maison.
Être fonctionnel avant tout
On peut facilement reconnaître ce mouvement quand on aperçoit des bâtiments monochromes et massifs faits de béton, même si certaines de ces constructions incluent l’usage de brique, de verre ou d’acier. Les Français ont aussi un rôle dans cela, puisque l’expression vient du français “béton brut”. C’est la base de ce style architectural. Le but premier de ces édifices est leur utilité. Les matériaux doivent être fonctionnels, et… c’est tout. Il n’y a pas de place, ironiquement, pour des escaliers sophistiqués ou pour des ornements élaborés. C’est purement brut !
Après la Seconde Guerre mondiale, alors que le Royaume-Uni est en détresse économique, le pays cherche des solutions à bas prix pour reconstruire les logements, les institutions gouvernementales, les centres commerciaux… Même si le roi Charles III compare ce style aux décombres de la guerre dans un discours de 1987, déclarant qu‘“il faut donner autant à la Luftwaffe”. Selon lui, les architectes de l’époque n’ont pas pris en compte les besoins de conceptions accueillantes, plaisantes et dignes pour la population anglaise après la guerre. “Nous devrions laisser des héritages, et non des taches sur notre paysage”, renchérissait-t-il. Accordons lui cela : “la masse de gens ordinaires” d’Angleterre, selon ses mots, devaient loger dans ces bâtiments taciturnes, parfois décriés. Mais gardons à l’esprit que cette architecture est une forme d’héritage que le Royaume-Uni ne peut effacer de son histoire.

Les opposants de ce style ont des arguments crédibles : quand de telles constructions sont bâties dans des espaces humides et nuageux, comme c’est le cas en Angleterre, le climat peut laisser apparaître des algues et les bâtiments deviennent insalubres. Une autre raison plus discutable est avancée, selon laquelle ce style d’architecture peut être propice à la criminalité du fait de son apparence rigide et austère.
Un idéal brut de décoffrage
Au-delà de son aspect fonctionnel, il y a une autre dimension de l’architecture brutaliste. C’est, de pair avec le style donné aux bâtiments, un courant de pensée. La recherche d’une esthétique fonctionnelle par l’utilisation du béton fait apparaître des bâtiments monolithiques porteurs d’une utopie sociale. Ils prônent l’universalité, comme le faisait l’idéologie utopique socialiste, qui visait à intégrer la vie en communauté dans les espaces collectifs et occuper le paysage urbain. Cependant, le style brutaliste diffère du courant constructiviste, présent dans l’union soviétique jusqu’aux années 1930. Ce mouvement architectural intègre des éléments cinétiques, c’est-à-dire une apparence de mouvement dans les bâtiments, comme on peut le retrouver sur l’album du groupe de cold-wave biélorusse Molchat Doma : un édifice unique, reconnaissable entre mille, aux étages superposés dans un mouvement d’empilement décalé.

Aujourd’hui, en France, le cas le plus remarquable du brutalisme dans l’architecture française est L’Unité d’Habitation à Marseille, conçue par l’architecte franco-suisse Le Corbusier en 1952. Pour les locaux lillois, pensez aux bâtiments de l’ancien conseil départemental du Nord, ou bien à la cour de justice dans le Vieux-Lille. L’architecte Jean Willerval adopte le style brutaliste pour le rénover en 1963, à un moment où l’esthétique du béton est en vogue. La tour de 55 mètres de haut est vivement critiquée pour la hauteur massive qui occupe visuellement une bonne partie du paysage, bien que son concepteur l’ait conçue pour exalter la puissance de la justice. Ça n’a pas empêché la tour de devenir impopulaire quand le quartier a été réhabilité après les années 1960. Le contexte n’est plus le même, et les gens préfèrent des constructions modernes plus basses, plus accueillantes et accessibles.
Le mouvement architectural brutaliste a débuté en Angleterre, et fait partie intégrante du patrimoine et de l’histoire de sa nation. Aujourd’hui, son idéal vanté n’a plus le même écho. Si vous vous amusez à chercher des bâtiments brutalistes, vous serez surpris d’en trouver dans les alentours, même en France !

On s’improvise pas journaliste quand on y connaît rien sur le sujet qu’on traite.