Les chansons générées par l’intelligence artificielle bousculent le monde de la musique

image par oicanadian.com montrant Ghostwriter 977, créateur de la fausse chanson avec les voix de Drake et The Weeknd générées par une intelligence artificielle

Faire écrire les paroles d’une chanson par un générateur, faire chanter un titre par la voix d’un artiste qui ne l’a jamais chanté, créer des collaborations qui n’ont jamais existé : c’est possible avec l’aide de l’intelligence artificielle. L’IA est en train de transformer la création et amène des débats juridiques et éthiques au sein de l’industrie musicale.

Après les fausses images générées par l’intelligence artificielle, un nouveau phénomène suscite beaucoup d’intérêt sur les réseaux sociaux : les morceaux de musique créés ou modifiés grâce à l’IA. C’est ainsi que l’on peut entendre Kanye West chanter des chansons de Lana Del Rey, Adèle, Queen ou Michael Jackson ; Ariana Grande reprendre Baby de Aya Nakamura ; Drake rapper en français Juste une minute de Hamza ou encore la voix du rappeur XXXTentacion, mort en 2018, chanter des chansons d’autres artistes. Ces fausses covers créées avec des morceaux existants, transformées par un générateur de voix, sont postées le plus souvent sur TikTok ou YouTube. Plus ou moins réalistes, elles provoquent la curiosité, le rire et parfois la fascination des internautes qui peuvent écouter des collaborations dont ils ont toujours rêvé, ou entendre des artistes interpréter des chansons d’une autre époque ou d’un genre musical éloigné du leur.

Un problème de propriété intellectuelle

Au-delà des reprises qui modifient la voix de l’artiste original par une autre, certains ont aussi créé des morceaux complètement inédits avec la voix d’un artiste célèbre, générée avec une IA, comme Uberduck ou FakeYou. C’est le cas de la chanson Heart on My Sleeve, un faux featuring de Drake et The Weeknd avec une instrumentale et des paroles inédites interprétées par les voix des deux artistes. La chanson a d’abord été postée sur TikTok par l’utilisateur Ghostwriter977, puis sur les plateformes de streaming sous le nom d’artiste Ghostwriter. Très réaliste, avec des paroles et une instrumentale qui correspondent vraiment au style de Drake et The Weeknd, le morceau a connu un succès immédiat avec quinze millions de vues sur TikTok et plus de 600.000 écoutes sur Spotify en quelques jours, avant d’être retiré le 17 avril, à la demande du label Universal Music Group.

En effet, ces morceaux, utilisant la voix d’un artiste sur une chanson qu’il n’a jamais réellement interprété, posent un problème juridique de propriété intellectuelle. D’après The Guardian, le porte-parole du label Universal a reproché aux plateformes de streaming d’avoir autorisé dans un premier temps la diffusion de ces titres. “Cela nous amène à nous demander de quel côté de l’histoire tous les acteurs de l’écosystème musical veulent se trouver : du côté des artistes, des fans et de l’expression créative humaine, ou du côté des deepfakes, de la fraude et du refus aux artistes de recevoir la rémunération qui leur est due”, explique le porte-parole. L’industrie musicale commence à se mobiliser contre la menace que représentent les fausses chansons, en essayant d’interdire aux entreprises d’intelligence artificielle d’utiliser le travail des artistes.

Des dérives éthiques

Ne pas pouvoir faire la différence entre un vrai morceau d’un artiste et une contrefaçon pose aussi un problème de fausse information, de transparence envers les auditeurs. Même si l’utilisateur TikTok qui a créé Heart on My Sleeve, en précisant en légende de la vidéo qu’il s’agissait d’un faux morceau, n’avait pas pour intention de tromper les fans, certains ont réellement cru à un véritable featuring de leurs artistes favoris. Ce n’est pas la première fois que les fans de Drake se font avoir. Le 14 avril dernier, le rappeur a abordé le sujet dans une story Instagram, dénonçant une version de la chanson Munch de la rappeuse Ice Spice qui comportait un faux couplet de sa part, à l’image d’autres faux remixes avec un couplet de Drake ajouté, comme WAP de Cardi B et Megan Thee Stallion ou Don’t de Bryson Tiller.

De la même façon que les vidéos deepfake, ces fausses chansons peuvent faire dire aux artistes des paroles qu’ils n’ont jamais prononcées. Certains créateurs s’amuseraient donc à écrire et faire dire des punchlines à des rappeurs à propos d’autres artistes dans le but d’entretenir des clashs ou des rivalités. Si la plupart du temps, les fans n’y croient pas et rient de ces paroles qui sont souvent invraisemblables, cela n’en demeure pas moins problématique.

Aussi, l’utilisation de la voix d’artistes morts comme Juice Wrld, XXXTentacion ou Mac Miller pose un débat éthique. Certains s’en inquiètent, comme le vidéaste américain Imdontai qui a réagi sur le sujet dans un de ses lives sur Twitch. Il redoute que les labels utilisent ces outils pour exploiter la voix de leurs artistes décédés, en créant et vendant des morceaux en leur nom.

Une évolution logique de la création musicale ?

Si certains s’inquiètent de ces possibles dérives, d’autres auditeurs voient ces outils avec un regard positif. Selon eux, l’intelligence artificielle multiplie les possibilités créatives, et cela fait partie de l’évolution technologique de la création musicale. Après tout, les artistes utilisent déjà des logiciels qui modifient leur voix, qui les aident à composer, avec des sons d’instruments artificiellement créés par l’ordinateur. Beaucoup font aussi appels à des ghostwriters – payés pour écrire leurs paroles – et des topliners – payés pour trouver des mélodies – alors, pourquoi pas des outils d’IA ?

Sous une vidéo d’une fausse reprise de Billie Jean par Kanye West, un utilisateur TikTok suggère humoristiquement que les fausses covers permettraient aussi de “séparer l’artiste de l’œuvre”. Il commente : “En fait, je suis très enthousiaste à ce sujet. On peut changer les chansons de Michael pour quelqu’un d’autre. Je ne peux plus l’écouter après le documentaire de HBO”, faisant référence aux accusations d’abus sexuel sur des enfants qui ciblent Michael Jackson.

La technologie n’est pas encore capable de remplacer les artistes

Même si le réalisme des voix générées par les IA est parfois impressionnant, on ne peut pas encore dire que la technologie puisse remplacer l’artiste. En effet, selon Zach Wener – fondateur et PDG de l’IA Uberduck – interviewé par The San Francisco Standard, la fausse chanson Heart on My Sleeve a été créée majoritairement par un humain. L’internaute Ghostwriter977 a probablement composé l’instrumentale, écrit les paroles et enregistré avec sa propre voix avant de se tourner vers un outil d’IA de modélisation vocale.

Pour l’instant, il n’est pas possible de créer entièrement une chanson uniquement avec des outils d’intelligence artificielle. Même si on peut obtenir de ChatGPT des paroles écrites dans le style d’un artiste en particulier, “on ne peut pas taper : Faites-moi une collaboration entre Drake et The Weeknd ; dans une boîte et obtenir une chanson”, explique Zach Wener.

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