Nuremberg, la machine à juger les monstres
Après l’écriture de nombreux scénarios tels que Scream 6 ou encore Fountain of Youth, James Vanderbilt reprend son rôle de réalisateur avec Nuremberg, plus de dix ans après Truth. Adapté du livre The Nazi and the Psychiatrist de Jack El-Hai et sorti le 28 janvier 2026 en France, le film, basé sur une histoire vraie, pose un regard inédit sur le Procès de Nuremberg à travers les yeux du psychiatre américain Douglas Kelley, interprété par Rami Malek.
Oscar du meilleur acteur en 2019 pour son interprétation de Freddie Mercury dans le biopic Bohemian Rhapsody sorti en 2018, Rami Malek s’illustre à nouveau dans le rôle d’un psychiatre dont le travail est d’empêcher les détenus nazis de s’ôter la vie. Le casting est d’autant plus magistral avec la performance de Russell Crowe en tant que bras droit du Führer, Hermann Göring. Récompensé d’un Oscar du meilleur acteur en 2001 pour son rôle dans Gladiator ou encore d’un Golden Globe en 2002 du meilleur acteur dans un film dramatique pour son interprétation dans A Beautiful Mind. L’acteur, réalisateur et producteur néo-zélandais nous offre une nouvelle fois un jeu splendide du début à la fin.
Une mise en récit par la relation psychiatre-patient
La ligne rouge du film est la relation entre le psychiatre américain, Douglas Kelley et le haut dignitaire nazi, Hermann Göring dans le cadre du Procès de Nuremberg (20 novembre 1945 – 1er octobre 1946). Cette relation est particulière et évolutive tout au long du film. Si dès le début le médecin semble vouloir obtenir la confiance du nazi, celle-ci se transforme très rapidement en une relation plus complexe que l’amitié, Kelley cherche à rendre service à Göring même s’il doit pour cela outrepasser les ordres américains. Ainsi, la frontière entre psychiatre et individu est estompée. Elle le sera tout au long du film mais évoluera. En effet, lorsque Kelley apprend la vérité sur les moyens employés par les nazis et particulièrement le rôle d’Hermann Göring dans la “Solution finale”, il devient plus méfiant, distant. Pour autant, leur relation restera profonde jusqu’à la mort du médecin puisque tout comme Göring il mettra fin à sa vie, en 1958, avec une capsule de cyanure suite à une longue dépression.
Le spectateur se positionne au cœur de cette relation et vient à se questionner, à ressentir des émotions qui viendraient affaiblir le véritable rôle de Göring. La pitié est ainsi très forte dans la première moitié du film, puisque la fonction du nazi vis-à-vis de Hitler reste très floue et l’éloignement avec sa famille suscite la peine. Puis dans la deuxième moitié du film, le spectateur revient à la raison. Avec l’utilisation de l’image et du récit, Nuremberg nous montre bien comment une œuvre cinématographique peut influencer l’attitude du public même lorsqu’il s’agit de crimes redoutables.
Au-delà de cette relation psychiatre-patient, celle-ci se déploie à deux pays : d’un côté les États-Unis et de l’autre, l’Allemagne nazie. On peut dire que les deux hommes se font la personnification de leur pays et particulièrement de l’ego de chacun d’entre eux. Göring incarne la fierté nazie avant le jugement rendu. Le simple fait qu’il se lève en dernier au tribunal et qu’il s’assoit à nouveau en dernier met en avant l’ego d’un haut dignitaire nazi. Or, un basculement s’opère lorsque son jugement est rendu. Condamné à la pendaison, l’homme, tout comme le pays, est déchu. Un brisement de la fierté nazie illustré par une simple mèche de cheveux positionnée en dehors de l’ensemble. Cette fierté reste tout de même présente jusqu’au bout avec le suicide d’Hermann Göring au cyanure. On suppose que ce moyen a également été utilisé par le Führer. En parallèle, Douglas Kelley incarne l’ego américain consistant à juger les “mauvais” alors même que le bras droit d’Hitler nous rappelle les actions des Américains via Enola Gay et Bockscar, les deux avions qui bombardèrent les villes japonaises d’Hiroshima et Nagasaki le 6 et 9 août 1945. Il y a une sorte de morale américaine qui s’installe au long du film alors qu’on ne peut oublier ces utilisations de l’arme atomique.
Un scénario qui ne fait pas totalement l’histoire des Procès de Nuremberg
Le processus de mise en place de ce célèbre Procès reste très flou. Certes on voit la difficulté d’organisation, les doutes des pays alliés et l’ampleur d’une telle mise en place pour le droit international, mais on ne voit qu’une partie des Procès de Nuremberg. 11 autres procès auront lieu à Nuremberg entre 1946 et 1949 pour juger des médecins ou encore des commandants des Einsatzgruppen (les unités mobiles d’extermination du troisième Reich allemand). Tout de même cela ne paraît pas dérangeant puisqu’il s’agit d’une adaptation d’un livre où le centre de gravité se situe autour du psychiatre et du dignitaire nazi.
De plus, les autres populations exterminées par les nazis ne sont mentionnées qu’au moment du coup fatal porté à Göring par l’avocat britannique Hersch Lauterpacht. Or, on tend à oublier le nombre de populations impactées durablement par le régime nazi.
Après la Zone d’intérêt de Jonathan Glazer sortie en 2023, Nuremberg poursuit le devoir de mémoire, d’autant plus par l’utilisation de l’image lors du procès. Pendant près de 5 min, des images d’archives sont projetées aux membres présents au Palais de Justice. Des images dures s’inscrivant dans la lignée du documentaire Nuit et Brouillard (1955). Sans aucun doute, Nuremberg est un film qui dérange mais qui porte cette nécessité de déranger pour rappeler à tout le monde les faits qui ont impacté des millions de personnes.
Pourra-t-on réellement un jour prétendre comprendre la psychologie de ces dignitaires nazis ?
Finalement, le film pose une question essentielle. Tout au long du film, on essaye d’entrer dans les pensées de Göring via le point de vue du psychiatre des accusés. Toutefois, le fait de penser qu’on arrivera un jour à comprendre leurs actions peut sembler être un subterfuge pour tenter de les rationaliser. Il y a toujours une part de mystère qui pèsera sur ce moment de l’histoire. Il n’y a pas toujours un facteur logique. L’esprit est bien plus complexe que cela et le film le met très bien en avant : on croit que Göring va agir d’une certaine manière mais fera l’opposé, on croit qu’il va enfin accepter son jugement et sa peine mais il finira par se suicider avant la sentence. Pareil pour les autres dignitaires nazis, on croit avoir enfin cerné leur façon de réfléchir mais on est une nouvelle fois surpris par un changement radical. Si l’esprit humain échappe ainsi à toute analyse définitive, c’est précisément cette impossibilité de rationaliser l’horreur qui a contraint Nuremberg à se concentrer sur la rigueur du droit. Ce procès pose ainsi les bases d’une justice internationale capable de juger l’acte, à défaut de pouvoir sonder l’âme.
Les Procès de Nuremberg marquent un tournant dans le droit en instituant les premiers principes du droit international. Pensés par les pays alliés (États-Unis, URSS, France et Royaume-Uni), ces procès sont la première mise en application de la condamnation pour crime contre l’humanité. La CPI (Cour pénale internationale) reprendra les avancées de ces procès pour juger les crimes de génocide, les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre et les crimes d’agression. Instituée par le Statut de Rome en 2000, la CPI, reconnue par 125 États, est la première juridiction pénale internationale. Elle siège de façon permanente. Bien que la noblesse du droit fasse toute son horreur et sa faiblesse, elle reste essentielle pour juger des crimes de cette ampleur.
