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10 septembre à Lille : classique dans la rue, timide sur les campus

10 septembre à Lille : classique dans la rue, timide sur les campus

Ce mercredi 10 septembre, près de 8 500 personnes ont défilé dans les rues de Lille, dans le cadre du mouvement "Bloquons Tout". ©️ Gaïa Hauduc-Cordier / Pépère News

Mercredi 10 septembre, 14h30. Comme de nombreux lillois, le Pépère News se donne rendez-vous à la Porte de Paris. Dans l’optique du mouvement émergent “Bloquons Tout”, et sa promesse d’un “Gilets jaunes 2.0” ou d’un mouvement Mai 68, l’évènement laissait entrevoir une mobilisation protéiforme et hors normes. Mais sur place, force est de constater que le rassemblement lillois a pris la forme d’une manifestation traditionnelle, où les mouvements étudiants se sont montrés beaucoup plus discrets qu’à l’accoutumée. Récit, analyse et images.

Pour des questions de sécurité et de protection des sources, certains prénoms ont été modifiés.

“Siamo tutti antifascisti” ; “pends pends ton Macron” ; “à bas l’État, les flics et les fachos” ; “oh eh oh eh Lecornu… vous n’avez jamais travaillé oh eh oh eh”. Ce mercredi 10 septembre, des milliers de voix ont résonné dans les rues de Lille. Le cortège, long et ordonné, voyait défiler les différents syndicats traditionnels derrière des pancartes et des drapeaux colorés : “On ne sait plus quoi écrire tellement c’est la merde” ; “Macron dégage” : “Vous comptez vos profits, nous comptons nos fins de mois”. Une manifestation aux allures très classiques, en total décalage avec les discours alarmistes relayés tout l’été par les médias. Pourtant, la présence policière restait massive. Près de la place de la République, elle a mené à quelques échauffourées, devenues aujourd’hui presque partie intégrante, voire incontournable, du rituel manifestant. Ainsi, pour ce premier épisode d’un mouvement qui se veut durable, si les slogans étaient unanimes, les revendications, elles, étaient belles et bien multiples.

Climat chaud, colère froide 

Nicolas, dans le cortège partant de la Porte de Paris, revendiquant une meilleure justice fiscale lors de la mobilisation du 10 septembre. ©️ Gaïa Hauduc-Cordier / Pépère News
Nicolas, dans le cortège partant de la Porte de Paris, revendiquant une meilleure justice fiscale lors de la mobilisation du 10 septembre. ©️ Gaïa Hauduc-Cordier / Pépère News

Nicolas prévient d’emblée, il est venu car il est “très en colère contre la politique actuelle : on vote, il ne se passe rien, et c’est toujours les mêmes. À côté, on a un danger qui nous menace, notamment le réchauffement climatique, et rien n’est fait dans le bon sens. On lutte contre la pollution, on veut une meilleure santé, une meilleure alimentation, et à côté, ils nous pondent la loi Duplomb (loi adopté en août 2025 et réintroduisant certains pesticides nocifs dans les pratiques écologiques, ndlr)”. Une colère partagée par Laurent (prénom modifié), père de famille : “Le NFP avait gagné. Macron n’en a pas voulu, pour imposer son programme de droite, voire d’extrême-droite. On a dégagé le deuxième premier ministre qui a été choisi par Macron en dépit des dernières élections. Et, qu’est-ce qu’il nous remet le lendemain ? Lecornu. Il avait préparé son coup, il n’en a rien à faire. D’office, il nous remet un de ses petits protégés : chasseur, homophobe, contre la PMA…”. Pour Domitille et Pauline, membre du FSU (Fédération Syndicale Unitaire, premier syndicat enseignant français), la priorité est claire : “que chaque enfant puisse être accueilli dans de bonnes conditions. Ensuite, que nos salaires soient augmentés, et puis de vrais moyens pour l’inclusion scolaire. On sait aussi que tout le pays est en difficulté, donc on s’associe : depuis Macron, c’est tout le service public qui est mis à mal.” Ce n’est pas pour rien que la rue scande : “du fric, du fric pour le service public”. 

Depuis plusieurs semaines, le récit autour du mouvement “Bloquons Tout” laissait attendre un “Gilets jaunes 2.0”. Mais, à la différence des mobilisations de 2019, où la force venait du primo-engagement de manifestants peu politisés et redonnant la voix à une classe sociale auparavant passée sous silence, le public présent ce jour-là était surtout constitué de personnes habituées des cercles syndicaux et des journées de mobilisation. Bien que pour certains passants, sur la Grand’Place, il s’agissait d’une manifestation, “de jeunes qui n’avaient jamais travaillé”, en réalité, le cortège représentait une grande diversité : professeurs, postiers, ouvriers métallurgiques, étudiants, retraités…

Alex, manifestant.e en situation de handicap, revendique l'accès à ces droits, au milieu de manifestation où iel se sent souvent sous-représenté.e. ©️ Gaïa Hauduc-Cordier / Pépère News
Alex, manifestant.e en situation de handicap, revendique l’accès à ces droits, au milieu de manifestation où iel se sent souvent sous-représenté.e. ©️ Gaïa Hauduc-Cordier / Pépère News

Toutefois, on y croise aussi Alex (prénom modifié), venu.e défendre ses droits en tant que personne handicapée : “On est les grands oubliés des manifestations. Le gouvernement Bayrou a fait passer beaucoup de lois nous discriminant, notamment en diminuant les ALD (Affections Longues Durées) et les AESH (Accompagnants d’Élèves en Situation de Handicap). À la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées), de nombreux dossiers ne sont pas étudiés et beaucoup sont refusés. J’aimerais bien aussi que ma présence sensibilise les gens dans la manifestation, car oui, même à gauche, le handicap est un sujet souvent ignoré.”

 

 

AG pour Assemblées Génées… ralent 

Laura, étudiante à Pont-de-Bois, venue manifester à l'occasion de la mobilisation du 10 septembre. ©️ Gaïa Hauduc-Cordier / Pépère News
Laura, étudiante à Pont-de-Bois, venue manifester à l’occasion de la mobilisation du 10 septembre. ©️ Gaïa Hauduc-Cordier / Pépère News

Mais alors, quid des jeunes ? Quid des étudiants, souvent présentés comme la figure de proue des mobilisations sociales depuis Mai 68 ? À Lille, aucun campus n’a été bloqué, contrairement à Paris. “Il ne s’est rien dit dessus et, ce matin, l’université était accessible comme d’habitude”, rapporte Laura, étudiante à Pont-de-Bois (Lille 3). Un paradoxe, alors que les motifs de colère ne manquent pas. En 2025, 100 000 étudiants n’ont pas vu leur bourse attribuée ou renouvelée. Dans les Hauts-de-France, la mesure des 100 repas gratuits pour les boursiers ou les étudiants précaires a été supprimée par Xavier Bertrand, président du conseil régional. “Avec Bayrou, on parlait de 44 milliards d’euros d’économies. Alors certes, le nom du ministre a changé mais le plan va être le même. La situation est déjà terrible et cela met encore plus d’étudiants dans la précarité” déplore Louis, étudiant habitué des circuits syndicaux. 

Comment expliquer alors cette absence de mobilisation devant les campus ? Louis poursuit : “En Assemblée Générale (AG), nous ne sommes que 100. Comment voulez-vous bloquer une, voire plusieurs universités avec un si petit nombre ?”. Des AG qui, comme le souligne Marvin, ont aussi des difficultés à produire de réels consensus : “Le premier problème, c’est qu’il y a différents partis qui n’arrivent pas à se mettre d’accord. Ensuite, ce sont surtout des hommes âgés et éloquents qui prennent la parole. Si tu n’es pas d’accord mais que tu ne maîtrises pas les codes, tu n’as pas d’autres choix que de te taire.”

La communication, elle aussi, pose problème. À Lille 2 (campus Moulins), l’UNEF (syndicat étudiant axé à gauche) a bien présenté les enjeux lors des pré-rentrées. Mais les discours, parfois vagues, n’évoquent pas les aspects pratiques : blocage ou non, date, heure et lieu de rassemblement. Les AG, elles, se tiennent fréquemment sur d’autres campus, notamment Pont-de-Bois. Une logique vu le nombre d’étudiants bien plus importants dans ce dernier, mais qui ajoute un coût d’engagement pour les autres : temps de trajet, campus parfois inconnu, sentiment d’éloignement, manque de clarté. De quoi démotiver ceux déjà peu enclins à se mobiliser. Sur les réseaux sociaux, le problème est similaire. Quelques affiches ou tracts circulent dans les groupes de promo, mais sans régularité. Résultat : à moins d’être intégré aux boucles syndicales, difficile de savoir quand et comment se mobiliser, et donc de trouver la motivation pour le faire. 

Matraques systémiques VS pancartes symboliques

Alors, étonnamment (ou non), les jeunes “soixante-huitards” des temps modernes semblent être les lycéens. Comme lors des mobilisations contre la réforme des retraites, on retrouve les habituels blocus aux lycées Montebello et Pasteur. Mais, ce dernier a aussi été la scène d’un frein majeur à la mobilisation : les violences policières. Carla, lycéenne, témoigne : “Je n’avais aucune pancarte, nous n’avions même pas commencé, j’avais même mon visage à découvert. Je marchais du côté du lycée pour voir s’il y avait des gens pour bloquer et sans crier gare, un policier me prend par le bras, me plaque contre le mur et me met les mains derrière le dos. Il me demande mes papiers d’identité et les prend en photo. J’étais dans l’incompréhension. C’était un contrôle vraiment violent, d’autant plus que nous sommes mineurs.”

Panneau "Bloquons tout jusqu'à la victoire" installé sur le chemin de la manifestation du 10 septembre, à Lille. ©️Gaïa Hauduc-Cordier / Pépère News
Panneau « Bloquons tout jusqu’à la victoire » installé sur le chemin de la manifestation du 10 septembre, à Lille. ©️ Gaïa Hauduc-Cordier / Pépère News

Dès l’annonce du mouvement du 10 septembre, le gouvernement avait adopté un ton alarmiste. Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur démissionnaire, avait affirmé, lors d’une conférence de presse : “ce n’est pas un mouvement citoyen”, associant les manifestants à des groupuscules extrémistes. En amont, il avait mobilisé 80 000 policiers et gendarmes pour 100 000 manifestants anticipés, soit un ratio presque d’un pour un. Un tel dispositif a de quoi décourager : à moins d’être militant aguerri, le “coût d’entrée” au militantisme s’élève, d’autant plus dans un climat marqué par les polémiques récurrentes sur les violences policières. 

 

Le contraste est d’autant plus frappant que, loin de l’image de “casseurs” ou “d’anti-républicains” brandie par l’ancien ministre, le cortège lillois ressemblait à une manifestation classique, comme la France en connaît depuis des décennies. Preuve que la rhétorique sécuritaire s’éloigne parfois de la réalité du terrain, et en se voulant préventive, finit parfois par restreindre l’exercice même d’une liberté fondamentale : le droit de manifester. Cette peur explique aussi l’absence d’une partie de la jeunesse. Emma, élève de Terminale au lycée Faidherbe (où les blocus sont aussi communément pratiqués), explique : “L’an dernier, nous avions voulu bloquer le lycée pour diverses raisons. Rapidement, des policiers sont arrivés et ont commencé à sortir leur matériel répressif, dont des matraques.” Comme beaucoup, elle a ainsi préféré rester en retrait cette fois-ci. Malgré tout, nombre de lycéens affirment vouloir participer coûte que coûte à la prochaine journée de mouvement, officiellement intersyndicale, prévue le jeudi 18 septembre. Reste à savoir si celle-ci, comme dans d’autres villes de France où les mobilisations ont été plus hétéroclites, surprenantes et fortes (mais aussi plus réprimées), permettra davantage aux paroles estudiantines de se libérer.

Cortège de la jeunesse communiste, principalement composé des lycéens ayant bloqué Pasteur le matin même. ©️ Gaïa Hauduc-Cordier / Pépère News
Cortège de la jeunesse communiste, principalement composé des lycéens ayant bloqué Pasteur le matin même. ©️ Gaïa Hauduc-Cordier / Pépère News
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