Chromakopia : Tyler, The Creator entre crise de la trentaine et renouveau artistique
Ce lundi 28 octobre est sorti Chromakopia, huitième album studio du rappeur californien Tyler, The Creator. Trois ans après son dernier opus, armé de plus d’inspiration que jamais, il se met à nu dans un album qui divise autant qu’il rassemble, autour de ce qu’il sait faire de mieux : mêler production soignée et narration bien rodée.
Chromakopia, c’est un peu comme toutes les sorties de Tyler : une surprise totale. Alors qu’en février le rappeur affirmait, sur le réseau social X (anciennement Twitter), qu’il ne publiera aucune nouveauté en 2024, le 16 octobre, il publie sur ses réseaux un clip qui fait l’effet d’une bombe chez ses fans. Dans celui-ci, l’essence de Chromakopia se dessine. Palette noire et blanche, marche militaire, un Tyler masqué : tout semble indiquer qu’une nouvelle ère est ouverte. Après avoir incarné l’aventureux et fougueux Sir Baudelaire dans Call Me If You Get Lost, cette fois-ci, l’alter ego de Tyler apparaît plus sombre, habillé d’un masque qu’il semble faire tomber au fil de l’album.
Un album très attendu
Dès la publication du clip musical de St. Chroma (premier titre de ce nouvel album), les théories ont commencé à fuser. Certains entendent un Frank Ocean (qui n’a pas fait de musique depuis 2020), d’autres analysent la physionomie des figurants du clip et y voient Kanye West, ou encore le chanteur de R’n’B, Brent Faiyaz. En réalité, bien moins surprenant, apparaissent sur l’album les voix de Daniel Caesar, Childish Gambino, mais aussi celle de la rappeuse Doechii.
Les fans n’ont, cependant, pas de quoi rester sur leur faim. Tyler, The Creator, en plus d’être un artiste dont la renommée n’est plus à faire au sein de la scène Hip-Hop, est un communicateur hors pair. Tout au long des douze jours qui ont séparé l’annonce de la sortie de l’album de sa sortie effective, le Chromakopia truck, un camion tractant un conteneur aux couleurs de l’album, a arpenté les États-Unis à la rencontre des fans, leur proposant divers produits dérivés du nouveau projet.
Afin de tenir en haleine les invétérés, la nuit du 27 octobre, un jour avant la sortie de l’album, Tyler a organisé une « listening party ». Sur la scène de l’Intuit Dome de Los Angeles, il a performé, devant près de 18.000 spectateurs, les quatorze morceaux qui composent Chromakopia. Là-bas, il déclare : « Je ne suis plus le mec que j’étais à 20 ans. Les gens vieillissent, ils ont des enfants, des familles. Et moi, tout ce que j’ai, c’est une nouvelle Ferrari. » Plongé dans la crise de la trentaine et noyé dans des questionnements identitaires, il affirme avoir voulu « écrire sur les trucs auxquels [il] pense quand [il est] seul. »

Une musique personnelle et authentique
Dans Chromakopia, Tyler, The Creator se dévoile comme jamais auparavant. Thème récurent chez le rappeur, c’est dans Like Him qu’il évoque la figure paternelle absente et jusqu’ici tant exécrée. À la fin du morceau, la mère de Tyler lui apprend que son père a toujours souhaité être présent pour lui mais qu’elle s’y est opposée. Ainsi, le père n’est plus la cible d’insultes [comme dans Answer, ndlr], mais il est désormais entouré d’une forme de mystère. Tyler veut le découvrir et s’interroge : « Do I look like him ? » (« Est-ce que je lui ressemble ? »)
Plus authentique que jamais, Tyler s’exprime très librement et marque le contraste avec son précédent alter-ego à l’allure très « bling-bling ». Il manifeste, dans Darling, I, son impossibilité de n’aimer qu’une seule personne et son souhait de continuer à expérimenter malgré son âge avancé. En somme, Tyler exprime ce sentiment de ne pas être en phase avec les gens de son âge. Pourquoi ne pas fonder une famille ? Pourquoi ne pas faire d’enfant ? Tu ne voudrais pas te poser ? : ces questionnements peignent Tyler comme une anomalie. Cependant, lui-même l’affirme dans Tomorrow : « Don’t you wait on me, I’ll be fine. » (« Ne t’en fais pas pour moi, ça va aller. »)
Au sommet de son évolution musicale
Dans Chromakopia, Tyler ne s’interdit rien. Rien, même pas l’utilisation, dans Noid, d’un sample d’un groupe de rock zambien des années 70 qui s’allie parfaitement à l’ambiance angoissante et oppressante du morceau.
La recette demeure presque toujours la même : un mélange de soul, de hip-hop et de R’n’B, ponctué d’inspirations jazz et rock. Malgré tout, pas toujours au goût des fans, le rythme saccadé de l’album et les libertés prises par Tyler dans la composition ont pu décevoir. Toutefois, Chromakopia est un album qui « se mange froid » et c’est bien le temps qui fera de cet album, à coup sûr, un immanquable de la discographie de l’artiste.
Par conséquent, à défaut d’être une usine à hit, Chromakopia est une ballade, le compte-rendu de la vie d’un homme en pleine crise existentielle. En somme, c’est un album à écouter d’une traite et consciencieusement, afin d’en saisir toute la virtuosité dans la narration, tout comme dans la composition. Et si l’album n’est pas à votre goût, tant pis, Tyler vous répondrait sûrement : « Ne t’en fais pas pour moi, ça va aller ».
