La Cloche : changer le ton de la société
Comme tous les mardis de 11 heures à 13 heures, 30 à 40 sans-abris se rendent au “repère” de la Cloche, situé en plein air, à deux pas de l’Église Saint-Michel (Lille-Centre).
Si des denrées alimentaires et des boissons chaudes y sont mises à disposition, l’objectif est avant tout de discuter, d’échanger par l’intermédiaire de ce rassemblement chaleureux et convivial. Il s’agit là d’une action à l’initiative de l’association La Cloche, créée en 2015 à Paris, qui possède dix antennes, dont une à Lille depuis 2017.

La Cloche, une antenne active
Jonathan, 40 ans, sans domicile depuis deux ans, est un habitué : “Je vais tous les mardis ici, au point de repère. J’ai connu et vite intégré cette association dès que je suis arrivé dehors. Ici, chacun a une histoire à raconter”. Cafés et repas suspendus, distribution de bons pour manger, laver ses vêtements ou prendre une photo d’identité… La Cloche apporte des aides variées, notamment par l’intermédiaire de leur action phare : “Le Carillon”. Les “lieux carillons” constituent un réseau de commerçants solidaires ouvrant leurs portes à des sans-abris pour échanger leur monnaie, aller aux toilettes ou encore charger leur téléphone. En 2023, à l’échelle nationale, 1279 commerces et lieux solidaires sont dénombrés. Leur aide a pu servir à près de 60.000 personnes.


La volonté d’une aide sociale
Au-delà des aides aux besoins dits “vitaux”, La Cloche propose d’autres activités. Jonathan insiste sur la variété de ce qui lui est proposé : “Avec l’association, j’ai fait de tout. Elle organise des ateliers cuisine, des projections de films, des sorties plage, j’ai même un karaoké jeudi prochain ! C’est la seule association qui fait des activités comme ça.” En effet, le collectif propose un large panel d’évènements, avec la volonté première de créer du lien, comme l’illustre Carla, en service civique à La Cloche : “Deux fois par mois, au “Chaud Bouillon!” (Fives), on cuisine des invendus tous ensemble. Des personnes sans domicile, des étudiants ou simplement des gens qui aiment cuisiner viennent nous rencontrer, et après nous mangeons tous ensemble.”
Renforcer l’inclusion des sans-abris souvent marginalisés apparaît comme l’objectif principal de La Cloche : “L’association est basée sur le lien social, elle lutte via le lien social. Certaines maraudes, les “Sensib’ de rue”, sont organisées dans le seul but de parler aux gens, nous allons à leur rencontre pour ça. Dans le cas des repères, nous sommes à un endroit fixe et ce sont les gens qui viennent nous voir.” Nicolas est salarié de l’association. Il raconte : “J’ai rencontré La Cloche par hasard, et lorsqu’ils m’ont expliqué leur volonté de faire-ensemble et d’inclusion, ça m’a parlé. Le but principal de La Cloche, c’est vraiment la création de liens.” Mais cette création de lien ne peut se faire qu’en repensant notre approche de la solidarité. Nicolas l’illustre, au travers de la “soupe impopulaire”, autre action proposée par le collectif.
Ici, les rôles sont inversés: “Ce sont les sans-abris qui font la soupe et qui la distribuent à monsieur et madame tout le monde. Ça change le rapport aidant-aidé qu’on a l’habitude de voir. Quand tu es sans-abris, tu dis merci à tout le monde. Mais quand c’est toi qui cuisine et qui distribue, c’est carrément le contraire ! C’est les passants qui vont te dire merci. C’est aussi un prétexte pour discuter, créer un lien. C’est enrichissant !” Faciliter l’inclusion, c’est donc aussi faire évoluer notre manière d’aider. Ce changement de perspective permet une approche différente du principe d’aide et de solidarité.
Donner la parole aux sans-abris
La Cloche, dans sa conception même, permet aux sans-abris de participer et de devenir eux aussi de réels acteurs de la solidarité. En effet, l’écrasante majorité des membres sont bénévoles. L’association repose sur le bénévolat inclusif, c’est-à-dire que chacun, avec ou sans domicile, peut aider, sans aucune distinction sociale. Ainsi, parmi les 35 bénévoles que compte l’antenne de Lille, environ la moitié sont eux-mêmes à la rue.

En plus d’organiser les activités et les programmes d’aide, ils effectuent des missions de sensibilisation, auprès d’écoles, de collèges et d’établissements de l’enseignement supérieur. De plus, tous les mois a lieu un conseil coopératif, dans lequel chaque bénévole peut faire entendre sa voix, pour donner une suggestion ou défendre un projet qu’il veut mettre en place avec l’association. L’idée est débattue, avant de laisser place à un vote où la majorité l’emporte.
La métropole lilloise, au sein de laquelle entre 3.000 et 4.000 sans-abris vivent, nécessite le soutien d’un tissu associatif important. L’association La Cloche, en permettant aux sans-abris d’agir, met en exergue l’importance de changer de perspective sur le rapport aidant-aidé : au-delà de “faire pour eux”, il faut “faire avec eux”.
