PORTRAIT. Jérôme Grollier, objectif bulle
Amoureux de Lille, l’éditeur Jérôme Grollier publie tous les deux mois une bande dessinée, “Lille mystérieuse”, consacrée à sa ville de cœur. Il organisera l’été prochain un festival célébrant le neuvième art. Portrait en cinq chapitres.
Le rendez-vous a été fixé au premier étage d’un café sur la Grand’Place de Lille. Jérôme Grollier, 26 ans, est sur ses terres : cette ville, il la connaît sur le bout des doigts. Avec son associée Elia Gora, il a créé la maison d’édition La Boucle du Dessin en 2021. Il a ensuite dessiné la première BD “Lille mystérieuse” parue en janvier 2022 qui revenait sur la naissance de la ville de Lille, et racontait la légende qui l’accompagne. Après lui, ce sont plus de 20 dessinateurs qui ont participé à la création de 24 numéros, donnant ainsi une grande richesse à ce projet qui rassemble de multiples visions de la métropole. Cette pluralité d’artistes est un point fort du projet qui vise à rassembler le monde lillois du dessin et de la culture. Jérôme a pour ambition de créer un réseau entre les lecteurs, les artistes et la vie culturelle de la ville. Le projet est construit sur-mesure pour les artistes. La maison d’édition les promeut sans les brider, en les laissant investir les thèmes de leur choix, avec leur style de dessin. C’est un véritable tremplin. La Boucle du dessin n’hésite pas à choisir des artistes peu connus mais talentueux. “On joue le jeu”, souligne Jérôme.
L’art de la joie
Cette ambition de rassembler le monde de la culture lilloise se cristallise dans l’autre projet phare de la maison d’édition : le festival LILLU. Un festival de BD et de manga qui réunit des artistes locaux autour de conférences, d’ateliers et de séances de dédicaces. Enthousiasmant ! Si les quinze et seize juin 2024 le festival réunissait une quarantaine d’artistes, l’édition 2025 devrait en réunir plus de 80 pour l’été prochain. “On voit encore plus grand”, sourit Jérôme. Ce festival est un travail énorme mais il aime ce moment de partage où la joie coule à flots.
Dessinateur… et enquêteur

- © Jérôme Grollier
Destination BD !
Petit, Jérôme lisait beaucoup de BD et rêvait déjà d’en écrire. Passionné de dessin, il s’intéressait à toutes ses formes et cite volontiers le manga Bakuman parmi les lectures marquantes de son enfance. Cette passion lui vient de son père, qui avait suivi des cours de peinture avec Vincent Ysebaert, peintre professionnel. Il n’en a pas fait son métier, elle demeure une discipline dans laquelle il souhaitait s’améliorer et qui lui permettait de s’évader. “Il nous montrait quelques astuces pour dessiner lorsque nous devions nous occuper”, relate Jérôme. “Il y avait un aspect très distrayant dans ces activités, car nous imaginions des créatures, des monstres”.
Puis Jérôme Grollier a découvert Le Grand cours d’anatomie artistique de Szunyoghy András. Une révélation. “Je me revois encore me plonger dans cet ouvrage exceptionnel, observer la précision des dessins et le sens de l’observation de l’artiste, j’avais été touché par un sentiment de grandeur.” Étonnamment, l’ennui a aussi joué un rôle important dans le développement artistique du jeune homme : c’est parce qu’il n’avait “rien de mieux à faire” qu’il dessinait. Il a creusé cette passion jusqu’au “déclic” nécessaire pour progresser, au point d’en faire son métier. “L’ennui n’est pas à entendre comme quelque chose de négatif dans mes phrases”, précise-t-il. Le lillois explique : “Si je n’avais pas eu ce temps à disposition ni ce déclic, il m’aurait été impossible de l’exploiter pour apprendre à dessiner.” Le grand absent de cet apprentissage ? “En réalité, je n’ai presque jamais rien appris de mes cours d’art plastique”, s’amuse-t-il.
Amoureux de BD
En buvant son café, Jérôme m’explique le concept de “palais mental” qui permet d’apprendre facilement une grande quantité d’informations grâce à une image mentale. L’illustration est fondamentale pour ce passionné. Selon lui, le traitement de la BD a longtemps été négatif : elle était souvent perçue comme pas assez sérieuse. Or ses vertus pédagogiques, et plus largement les vertus de l’image, lui paraissent évidentes : la capacité de visualiser grâce aux dessins augmente la connaissance et la compréhension. Jérôme pense donc que le développement de l’enfant nécessite la confrontation à différentes formes d’arts : le cinéma, le roman, et la BD, évidemment.
La bande dessinée est pour lui un genre d’intérêt général. Bonne nouvelle, le regard sur cet art est en train de changer. Des essais comme le “Capital au XXIe siècle” de Thomas Piketty ont même été vulgarisés par les dessinateurs. Entre deux gorgées, Jérôme explique l’opportunité que la BD représente pour le lecteur : entre le roman et le cinéma, elle lui permet de contrôler le tempo auquel il va découvrir l’œuvre. Il peut accélérer, s’arrêter sur une case… Les émotions ressenties par le lecteur en sont parfois décuplées, la BD est ainsi un genre puissant de suggestion de concepts et d’émotions.
Au pays de l’or rouge
Jérôme observe l’agitation de la Grand’Place par la fenêtre du café. Évidemment, cette place est au centre de son amour pour Lille. S’il l’aime tant, c’est parce qu’elle est à l’image de la ville : un mélange de cultures. Les architectures flamande, espagnole et classique sont représentées mais l’empreinte du Nord est aussi là grâce aux briques rouges. On se quitte sur un dernier conseil : Jérôme apprécie les BD de Mathieu Bablet comme “Carbone et Silicium”, “incroyables”. Il dit aussi son admiration pour François Boucq, un auteur lillois reconnu qui était présent au festival LILLU 2024.

