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À Lille, les mineurs non accompagnés déplorent un manque de volonté politique

À Lille, les mineurs non accompagnés déplorent un manque de volonté politique

Cours de soutien dispensé par une bénévole d'Utopia 56.

À l’approche de l’hiver, une dizaine de jeunes dorment toujours dans les rues de Lille et multiplient les mobilisations afin de faire valoir leurs droits en tant que mineurs. Au sein du Collectif des jeunes en recours des Bois-Blancs et soutenus par différentes associations, notamment Utopia 56 Lille, ces jeunes trouvent un écho à leurs revendications, face à des institutions bien souvent attentistes et silencieuses.

Des histoires différentes, une solidarité commune

Tous les jeudis, les jeunes mineurs isolés suivis par l’antenne lilloise de l’association Utopia 56, peuvent se retrouver au café associatif L’Orangerie, au Jardin des plantes. L’accueil de jour est assuré de 15 heures à 18 heures, tous les jeudis et dimanches, par des bénévoles. Ils partagent avec les jeunes un moment de vie, autour d’un goûter, d’une partie de Uno ou de Skyjo, et dispensent si besoin, des cours de soutien scolaire.

Ce rendez-vous, dans une salle au chaud, est apprécié des mineurs présents. “J’aime bien ces moments-là avec toutes les activités qui nous sont proposées, on s’entraide beaucoup”, se réjouit Isaac, seize ans. Depuis le mois de juillet 2025, ce jeune, originaire du Congo, dort en tente dans le camp de fortune qui était installé dans le parc Henri-Barbusse, au Faubourg de Béthune. “C’est pas facile, on dort dehors. Et les associations nous ramènent de la nourriture, mais des fois elle est déjà pourrie”, explique Isaac qui appréhende le froid de cet hiver.

Quelques tables plus loin, en pleine partie de Uno, Junior fait office d’interprète entre un jeune Portugais et les bénévoles. “On s’entraide vraiment, lui il sait pas parler français et moi je comprend le portugais, alors je l’aide”. À seize ans, Junior s’est retrouvé à la rue, le département n’ayant pas reconnu sa minorité. Depuis le 26 mai 2025, jour de son arrivée à Lille, “je me suis débrouillé, je survivais en mendiant et en demandant de l’aide, jusqu’à être pris en charge par Utopia”, raconte le natif du Congo. Actuellement, l’association suit encore treize jeunes, malgré les solutions de mises à l’abri proposées à 64 mineurs par la mairie de Lille. Certain(e)s sont à la rue depuis plusieurs mois, et espèrent bénéficier d’une de ces mises à l’abri.

Des institutions en retrait

Les mineurs non accompagnés (MNA) et les associations qui les soutiennent, pointent régulièrement du doigt les institutions locales et nationales. Pourtant informés sur la situation des mineurs, “ils font semblant de ne pas nous connaître”, constate Junior. Un Malien de 16 ans, qui a voulu taire son nom, précise, le département nous a lâché”.

Chaque département doit procéder à une “évaluation de minorité et d’isolement”, lorsqu’un jeune est signalé au conseil départemental. C’est une étape déterminante dans le parcours des jeunes, car un mineur est pris en charge différemment et peut bénéficier, entre autre, de l’Aide sociale à l’enfance, d’un accès à la scolarisation et de l’interdiction d’être enfermé ou expulsé du territoire français. Si le MNA (mineur non accompagné) ne reconnait pas l’évaluation, il peut saisir le parquet, qui à son tour saisit le juge des enfants, afin d’apporter des expertises complémentaires.

De nombreuses critiques se font entendre à l’égard des méthodes d’évaluation, jugées expéditives et peu adaptées. “La France ne respecte pas la présomption de minorité. Les jeunes devraient être considérés mineurs jusqu’à la fin de l’audition, ce qui n’est souvent pas le cas”, regrette Laura, salariée chez Utopia 56 Lille. Elle est inquiète du nombre de mineurs refusés, qui a atteint selon elle des records, alors que certains avaient des papiers d’identités”. Dès lors que la minorité n’est pas reconnue, l’accès à une école devient chose ardue.

Accueil de jour de l'association Utopia 56, au café l'Orangerie, le 25 septembre.
Les mineurs non accompagnés se réunissent avec les bénévoles d’Utopia 56, les jeudis après-midi, autour d’activités et d’un goûter, au café de l’Orangerie. © Timéo Stalica / Pépère News

Une éducation impossible ?

Les MNA (mineurs non accompagnés), originaires d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique Centrale, mais également du Bangladesh ou de Syrie, sont pour la plupart francophones, mais non scolarisés. “L’école publique ne veut pas d’eux, même les partenariats avec les écoles privées sont hyper long à mettre en place, donc pleins de jeunes ne sont pas scolarisés.”, explique Laura.

L’accès à une éducation est d’autant plus crucial pour ces jeunes, qu’à compter du 1er janvier 2026 les demandeurs de titres de séjours longs, de carte de résident ou de naturalisation seront soumis à un “examen civique”. Comprendre par ce terme un QCM de quarante questions sur l’histoire, la culture et la société française. Pour tenter d’atteindre les 80% de bonnes réponses requises pour réussir le test, “il faudrait qu’ils aient accès à un hébergement et à une école le temps du recours”, plaide Laura.

Face à cette réalité, les professeurs bénévoles de l’École sans Frontières (ESF) tentent de répondre aux besoins des jeunes, dans l’attente de leur évaluation de minorité par un juge, qui peut prendre entre six mois et deux ans. Un accompagnement scolaire est dispensé 10 heures par jour par les volontaires, en mathématiques, français et histoire, principalement. “Je trouve ça hyper important, on étudie pareil que dans les autres écoles, mais on nous aide”, souligne Junior, enchaînant sa troisième partie de Uno.

Lutter pour avancer

En septembre, lors des Journées européennes du patrimoine, les mineurs à la rue ont invité les élus de la Métropole européenne de Lille (MEL) à découvrir le camp dans lequel ils survivent, leur patrimoine. “Les institutions n’ont pas répondu présent, mais une soixantaine de soutiens étaient tout de même présents”, note Laura, responsable du réseau d’habitation solidaire à Utopia 56.

Des initiatives comme celle-ci ont lieu régulièrement, portées notamment par le Collectif des jeunes en recours des Bois Blancs et soutenues par plusieurs associations et syndicats. “Depuis que le collectif existe, les jeunes se rendent visibles. Grâce aux manifestations et aux rassemblements ils obtiennent des avancées”, constate Marie, spécialisée dans la communication et le plaidoyer au sein de l’association. Parmi les revendications du collectif, une meilleure réattribution des places dans les centres d’hébergement, un accès à la scolarisation ou encore une plus grande médiatisation de leur situation, sont au cœur de leur lutte quotidienne.

Bien que de nombreuses interpellations des élus et des institutions restent lettres mortes, elles ne sont pas vaines, comme en témoigne la mise à l’abri de 64 mineurs isolés, suite à la tempête Benjamin, fin octobre. Une victoire qui reste “amère”, du côté de l’équipe d’Utopia 56, qui précisent sur leur compte Instagram que “au moins treize jeunes ont été exclus de la mise à l’abri” et restent sans solution. La lutte n’est donc pas finie et les bénévoles restent mobilisés pour accompagner les jeunes sans recours. “On leur a expliqué leurs droits, maintenant ils sont prêt à se battre pour avoir un toit”, conclut Laura.

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