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Les Graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof : écho d’une révolution

Les Graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof : écho d’une révolution

Mohammad Rasoulof, qui en 2020 remportait déjà l’Ours d’or à Berlin pour son film Le diable n’existe pas, revient en 2024 avec son nouveau long métrage Les Graines du figuier sauvage. Critique du système et des répressions policières en Iran, le film repartait en mai dernier avec le prix du jury au Festival de Cannes.

Iman vient d’être promu juge d’instruction au tribunal révolutionnaire de Téhéran quand un immense mouvement de protestations populaires commence à secouer le pays. Dépassé par l’ampleur des événements, il se confronte à l’absurdité d’un système et à ses injustices, mais décide de s’y conformer. À la maison, ses deux filles, Rezvan et Sana, étudiantes, soutiennent le mouvement tandis que sa femme, Najmeh, tente de ménager les deux camps. Lorsque son arme de service disparaît mystérieusement, Iman sombre dans la paranoïa et commence à chercher le coupable dans sa propre famille.

Un conflit générationel : femme, vie, liberté

Dans un Iran totalitaire, alors qu’une femme vient de perdre la vie pour “port de vêtements inappropriés”, la colère fait rage dans Téhéran et au sein de la population. Un slogan résonne : “femme, vie, liberté”. C’est dans ce contexte que les jeunes générations, représentées dans le film par les filles d’Iman (Rezvan et Sana), prennent conscience, grâce aux réseaux sociaux, de la répression du système contre le peuple et les femmes, et tentent de s’en libérer. Au sein de la famille, cette situation exacerbe les tensions : celles relatives au conflit interne d’Iman qui se voit confronté, au sein même de son domicile, aux idées qu’il est censé combattre au quotidien (et doit donc faire un choix), mais également celles relatives aux tensions entre le père et ses filles, véritable représentation du conflit qui ronge la société.

Les Graines du Figuier Sauvage de Mohammad Rasoulof, © Pyramide Films
Les Graines du Figuier Sauvage de Mohammad Rasoulof, © Pyramide Films

Iman, au fil de l’histoire, se conforme cependant au système, et tente ainsi de contrôler sa famille. Même si au départ, ses intentions semblent louables quand il demande à sa femme et ses filles de faire attention à qui elles parlent, ou de moins sortir (il exerce un métier controversé, et ses informations peuvent se retrouver divulguées sur internet, ce qui peut le mettre lui et sa famille en danger), c’est quand son arme de service disparaît, véritable point de bascule de l’histoire, que des doutes vont commencer à émerger chez lui : son véritable visage se révèle. En effet, c’est à partir de ce moment qu’une paranoïa s’installe, grandissante et étouffante, envers sa famille.

Les Graines du Figuier Sauvage de Mohammad Rasoulof, © Pyramide Films

Il commence d’abord par suspecter ses filles, en raison de leur proximité avec le mouvement révolutionnaire. Puis, il suspecte sa femme, qui pourtant le soutenait dans ses décisions et à qui il disait “faire une confiance aveugle”. Partant de simples questions insistantes, il va jusqu’à faire interroger sa famille par des enquêteurs du régime, puis les enferme et les séquestre, pour qu’elles lui disent la vérité. Ici, le père finit de sombrer dans sa paranoïa et rappelle presque Jack Torrance dans Shining ; sa folie représentant l’oppression du système. Ici, Mohammad Rasoulof conjugue les influences, de Shining au mythe du Minotaure : le personnage poursuivant ses filles dans des ruines labyrinthiques.

Le parallèle avec la réalité

En réalité, Mohammad Rasoulof, ayant fui l’Iran car condamné à 8 ans de prison pour « propagande contre le système », se base sur une véritable histoire pour écrire son film. En effet, le 16 septembre 2022, une étudiante de 22 ans, Jina Mahsa Amini, meurt après avoir été arrêtée par la police des mœurs pour “port de vêtements inappropriés”. Cet événement fut le déclencheur de manifestations dans le pays, mais aussi de répressions policières violentes, notamment envers les femmes. Le slogan « femme, vie, liberté » est vite devenu un cri de ralliement pour tous les opposants au régime et un symbole de la liberté d’expression et du droit des femmes. Dans le film, le réalisateur utilise beaucoup d’images d’archives de ces événements, parfois très violentes et graphiques, ce qui peut rebuter certaines âmes sensibles, mais permet avant tout de montrer la réalité de cette violence.

Ainsi, Rasoulof a du réaliser son long métrage dans des conditions particulières, en se cachant du régime. C’est pour cela, par exemple, qu’une grande partie du film est en huis-clos, ne pouvant pas filmer dehors, sous peine d’être vu. Cependant, ces contraintes deviennent une force : le huis clos renforce le sentiment d’enfermement et d’impuissance que peuvent ressentir les personnages. Les images d’archives permettent, quant à elles, de rendre le film plus tangible.

Le film, ayant reçu le prix du jury au Festival de Cannes en mai dernier, permet de montrer que l’art peut servir de moyen de résistance, encore plus quand il est réprimé violemment. En effet, ses contraintes ont fait sa force : le huis clos et l’utilisation d’images d’archives rendent palpable la répression, mais aussi la détermination des femmes à faire entendre leur voix. Les Graines du figuier sauvage fait parti de ces films qu’on retient, qui brille par sa mise en scène époustouflante, qui touche parfois à l’onirique tout étant le marqueur indélébile d’une époque.

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