Le Parlement des Étudiants, nouveau reflet de la levée identitaire chez les étudiants lillois ?
Jeudi 30 janvier 2025, une simulation parlementaire, organisée par le Parlement des Étudiants, dans les locaux de Sciences Po Lille, a été marquée par des saluts nazis et des injures racistes. Elles ont été proférées par certains élèves de l’IEP et d’ESPOL, affiliés à l’extrême-droite. Dans un contexte politique national et international tendu, ces dérives, désormais présentes au sein des associations étudiantes, interrogent. Retour sur un épisode inédit et troublant de la vie politique étudiante lilloise.
Pour des questions de sécurité et de protection des sources, certains prénoms et affiliations à des partis politiques ne sont pas cités et/ou ont été modifiés.
“Quand on voit à quel point la situation politique française et internationale se répercute dans une simple association étudiante, on peut se demander si une ligne de non-retour n’a pas été franchie”. Ces mots, prononcés par des membres du Parlement des Étudiants à la sortie de Sciences Po Lille, résonnent fortement après les événements de jeudi 30 janvier. Lors de cette simulation parlementaire sur le thème de l’égalité, l’hémicycle fictif a été le théâtre d’injures racistes, homophobes et sexistes.
Tout est parti de l’intervention d’un étudiant, anciennement membre du RDR (Rassemblement de la Droite Républicaine – droite conservatrice), et ayant nouvellement rejoint un des trois partis de gauche, l’UTP (Union Travailliste et Progressiste – gauche socialiste). Le jeune homme, d’origine étrangère, revendique son droit d’évoluer politiquement. “Pendant la simulation, alors que je prenais la parole sur le texte de loi débattu, j’ai reçu des remarques racistes, telles que “Retourne dans ton pays !”, de la part de membres du RDR. On se demande si leur rancœur et leur mépris sont un effet de groupe ou alors s’ils sont le symbole d’une hypocrisie latente” rapporte-t-il. Alors que la situation dégénère, un membre de l’UTP a proféré des menaces à l’encontre de plusieurs membres du parti de droite conservatrice, en réponse aux menaces d’un des leurs, également adhérent de l’Action Française (nationaliste et extrême-droite). Plusieurs saluts nazis sont également réalisés, et un étudiant noir aurait été agressé à la sortie de l’IEP par plusieurs membres du RDR, qui, selon les témoignages, lui auraient craché dessus en criant “Au nom du Christ !”.
Créé en 2014, le Parlement des Étudiants compte une vingtaine de sections en France, dont celle de Lille, qui rassemble des étudiants de Sciences Po Lille, d’ESPOL (École Européenne de Science Politique et Sociale) et de la Faculté des Sciences Juridiques, Sociales et Politiques. Son activité principale consiste à organiser des simulations parlementaires où six partis fictifs, allant de la gauche radicale à la droite conservatrice, débattent sur un texte de loi proposé par l’un d’entre eux. Si l’association prône officiellement “l’engagement, l’ouverture et la tolérance”, les récents événements jettent une ombre inquiétante sur cette image, mettant en lumière une fracture idéologique bien réelle au sein de la sphère politique et étudiante lilloise.
Faire voler la fenêtre d’Overton en éclats
Quelques jours après le salut nazi d’Elon Musk lors de la soirée d’investiture du président américain Donald Trump, et la célébration des 80 ans de la libération d’Auschwitz-Birkenau, que penser de tels événements lorsqu’ils s’invitent au sein de la jeunesse, et potentielle future élite politique de demain ? Pour Étienne Peyrat, directeur de Sciences Po Lille, dans un tel contexte, ces comportements étaient prévisibles : “Il y a un certain mimétisme des étudiants, dès lors que certains des hommes les plus puissants de la planète se livrent à des saluts nazis.” (propos recueillis par France 3 Hauts-de-France, dans un article du 2 février 2025).
De nombreux étudiants-membres du Parlement des Étudiants partagent cette analyse. Paul (prénom modifié), étudiant à Lille 2, explique : “Il est une réalité qu’au PE, l’extrême-droite s’est renforcée, voire normalisée au fil du temps. Cela s’explique par un manque de vigilance collective, une certaine impunité et une perméabilité croissante à ces idées, favorisée par l’actualité et l’hégémonie des discours de certains dirigeants américains, même français”.

Néanmoins, la prolifération des saluts nazis dans l’espace publico-médiatique interroge la normalisation de l’intolérable. Cela nous renvoie à la fenêtre d’Overton. Concept développé dans les années 1990 par Joseph P. Overton, la “fenêtre” désigne l’ensemble des idées et pratiques jugées acceptables par l’opinion publique. Dans la lutte politique, l’un des principaux buts des hommes politiques est d’élargir cette fenêtre pour faire de leurs idées “l’acceptable”, puis “la norme”. Ce périmètre d’acceptabilité n’est pas fixe : certains sujets y rentrent et d’autres en sortent. Un geste ou un propos peut choquer la première fois, mais sa répétition engendre une banalisation progressive qui le fait entrer dans le champ de “l’acceptable”. C’est précisément le danger du salut nazi aujourd’hui : lorsqu’il est pratiqué sans complexe par une figure influente comme Elon Musk, il tend à passer du registre de l’impensable à celui du radical. Puis, couplé à la dernière campagne électorale de l’AfD (Alternative für Deutschland, parti d’extrême-droite allemand), où des références au vocabulaire hitlérien comme le terme lebensraum (“espace vital”) sont utilisées, les symboles nazis finissent par ne plus choquer et rentrer de nouveau dans la “normalité”.
Quand “l’exercice de jeu de rôle” dépasse ses limites
“Nos activités sont des simulations parlementaires, un exercice de jeu de rôle visant à reproduire les mécanismes du débat démocratique”, rappelle le bureau lillois de l’association, dans un communiqué publié sur Instagram, au lendemain des événements. Où se situe réellement la frontière entre la fiction et le réel dans cet “exercice” ? Si ces simulations s’apparentent à des pièces de théâtre improvisées grandeur nature, quelle place y a-t-il pour les attaques personnelles, les menaces de mort, ou encore les agressions ?
La dernière simulation semble avoir révélé les limites du système : la fiction a heurté de plein fouet le réel. Désormais, les débats et désaccords ne sont plus seulement des jeux de rôle, mais servent de prétexte à de véritables violences. Comment justifier qu’un étudiant noir ait été pris à partie à la sortie de l’IEP, essuyant crachats et invectives ? Comment expliquer que des étudiants aient reçu dans l’hémicycle, et les jours suivants, des menaces de mort ? Cette porosité entre la simulation et la réalité s’explique en partie par l’implication de nombreux membres du PE dans des partis politiques réels tels que la GRS (Gauche Républicaine et Sociale), le PCF, EELV, LR ou le RN, mais aussi dans des groupuscules plus radicaux comme la Jeune Garde (antifasciste et extrême-gauche) et l’Action Française (nationaliste et extrême-droite). “Le PE a pris une telle importance que, pour beaucoup, c’est un véritable incubateur politique, l’endroit privilégié où ils peuvent exprimer leur vision et s’entraîner avant de se lancer dans la bataille des vraies institutions. Dans cette optique, certains se détachent déjà de toute éthique” analyse Samuel (prénom modifié), membre de l’association et étudiant à ESPOL.
Mais pour beaucoup, la simulation a viré au cauchemar. Après avoir reçu plusieurs menaces, de multiples membres de l’association redoutent de potentiels problèmes de sécurité dans leur vie courante. Paul analyse la situation en se souvenant des problèmes causés par d’autres groupuscules d’extrême-droite et imagine de potentielles reproductions : “Je me dis que tout cela aurait pu être évité, et pourtant rien ne change. Aujourd’hui, je comprends ces étudiants car au fond, c’est notre sécurité qui est en jeu. […] Au-delà de l’association, ces individus et ces groupes sont présents ailleurs. À Lille, on a déjà connu la Citadelle [bar et association d’extrême-droite lilloise, dont la dissolution a été confirmée par le Conseil d’État en avril 2024, ndlr]. Ces gens sont capables des mêmes choses : ratonnades, vendettas.” De son côté, Samuel s’inquiète moins pour sa sécurité que pour l’avenir du Parlement des Étudiants et l’absence de réactions : “J’espère participer à nouveau au PE, mais pas si les actions commises restent impunies […] Ces débordements montrent que nous sommes au bord du précipice, et je ne pense pas que cela va s’améliorer.”
“Une certaine impunité” qui tourne à l’ingérence
Mais alors, quid des conséquences ? Dans leurs communiqués respectifs, le bureau lillois du Parlement des Étudiants, ainsi que son président national Pierre Agopian, promettent des “sanctions” et des “mesures disciplinaires très fortes et intraitables”. Pourtant, au sein de plusieurs partis fictifs, le doute s’installe, laissant planer des soupçons d’ingérence au sein des instances dirigeantes de l’association. Samuel explique : “Le bureau national est élu en liste fermée. L’actuelle direction est composée de plusieurs membres du RDR [parti de droite conservatrice dont les membres sont impliqués dans cette affaire], dont son ancien président. Or, ce dernier siège aussi pendant les simulations lilloises, sans en avoir le droit, et statue sur le fait que son ancien parti a, ou non, enfreint le règlement. […] Cela fait que le bureau lillois est directement subordonné au bureau national. D’autant plus que l’ancien président du bureau lillois est l’actuel président national.”
Ainsi, face à des incidents majoritairement causés par des membres du RDR, les instances disciplinaires se retrouvent paralysées, ou plutôt, complètement verrouillées par d’anciens cadres de cette même formation politique. Plusieurs jours après les faits, le bureau lillois a fait savoir qu’aucune sanction interne ne serait appliquée. Une situation qui, de facto, laisse le champ libre à l’extrême-droite de l’hémicycle. D’autant que, selon une capture d’écran transmise au Pépère News, “l’ancien président du parti”, désormais au bureau national, aurait écrit que, malgré des enjeux d’impartialité, “corrompre [la commission disciplinaire] ne posera pas de soucis”. Une révélation qui jette une ombre sur l’intégrité éthique d’une association censée défendre les valeurs républicaines et démocratiques.
Si aucune sanction officielle n’a encore été annoncée, l’emballement médiatique et la pression extérieure pourraient bien mener à la dissolution du RDR et l’exclusion de ses membres.
Rectification : depuis la publication de cet article (mercredi 12 février), le bureau lillois du Parlement des Étudiants a communiqué, jeudi 13 février, les 12 saisines de commission disciplinaire déposées par les différents partis fictifs (sans partager les chefs d’accusation). Parmi elles, une a été déposée à l’encontre de l’ancien président du parti du RDR, et membre du bureau national, par l’UTP, le FIRE (Front International Radical et Éco-social) et NG (Nouvelle Gauche). Des informations récentes révèlent également que ce membre aurait été exclu de l’association en début de semaine. D’autres saisines, concernant des membres de l’UTP notamment, ont été déposées par le RDR et DL (Droite Libre). L’un d’entre eux, rédacteur d’un article sur la situation pour un média étudiant de Sciences Po Lille (qui a d’ailleurs été dé-publié à la suite d’une demande du bureau lillois), ne comprend pas cette saisine : « L’article est hors de leur juridiction car ils ne peuvent statuer que sur ce qui a été fait dans l’enceinte du PE. […] Je n’ai aucune idée de ce qu’ils me reprochent. »
Lever définitivement l’omerta sur l’extrême-droite étudiante
Si certains seraient tentés de dire qu’il s’agit d’une simple “erreur de jeunesse”, de multiples de captures d’écran issues des discussions internes du RDR (transmises au Pépère News) révèlent une réalité bien plus crue : certains membres font état d’un racisme et une xénophobie décomplexés. Elles témoignent de propos assumés tels que “[…] l’immigration arabo-musulmano africaine (la seule qui pose souci)” ; “ah bah dans le RER tu le vois l’effacement culturel”, ou encore « quand la guerre civile arrivera, on va s’occuper de tout ce petit monde de gaucho ». Loin du cliché d’une masse étudiante uniformément “gauchiste”, ces événements ont mis en lumière l’enracinement de l’extrême-droite étudiante lilloise, notamment incarnée par l’UNI (syndicat national se revendiquant comme “la droite étudiante”), dont l’image de “droite respectable” vole en éclats face aux injures, agressions, propos et symboles nazis exhibés et révélés.
L’affaire a ainsi rapidement dépassé le simple cadre de l’association, suscitant notamment l’indignation de plusieurs “jeunesses” de partis traditionnels et d’organisations comme la Ligue des droits de l’Homme, qui réclame des sanctions disciplinaires et pénales. Très rapidement, les directions de Sciences Po Lille et ESPOL ont annoncé porter plainte contre les étudiants concernés pour “injures raciales” et “apologie de crimes contre l’humanité”. Dans des propos recueillis par La Voix du Nord, dans un article du 1er février 2025, Andrew Glencross, directeur d’ESPOL, déclare : “C’est un incident honteux qui va être sanctionné de la façon la plus sévère possible. […] De tels agissements sont inacceptables et contraires aux valeurs que nous défendons au sein de notre établissement. Ils constituent une violation grave des principes de respect, de tolérance et de dignité humaine.” Ce jeudi 6 février, un sit-in étudiant s’est tenu dans les locaux d’ESPOL pour protester contre ces actes.
Un mouvement anti-extrême-droite a dernièrement émergé sur les réseaux sociaux, également initié par des étudiants d’ESPOL. Rassemblant déjà près de 600 soutiens sur WhatsApp, il prévoit une manifestation, place de la République, durant la semaine du 10 février. Sous le signe d’un front républicain, plusieurs figures politiques régionales, dont Xavier Bertrand, président des Hauts-de-France, y sont attendues pour condamner fermement ces dérives.
