Diffusion du documentaire Generation Hate : une annulation qui inquiète

Affiche de la première partie du documentaire "Generation Hate"

Le 8 décembre dernier, l’association Solidaires Étudiant.es avait prévu la projection du documentaire Generation Hate sur le campus Cité scientifique de l’Université de Lille. Mais la séance de ciné-débat a été annulée par l’université, sans date de report, pour des raisons de sécurité selon la présidence. Retour sur une annulation qui fait débat et soulève diverses questions notamment sur la liberté d’expression.

Un documentaire polémique

Mais qu’est-ce donc que ce documentaire, Generation Hate ? Il s’agit d’une production de la chaîne qatarie Al Jazeera, diffusée pour la première fois en 2018, et qui dénonce les agissements du groupe d’extrême-droite Génération Identitaire. Pour ce faire, les caméras de la chaîne de télévision se sont infiltrées dans le bar La Citadelle, situé aux alentours de la gare Lille Flandres.

La mairie cherche depuis 2018 à faire fermer ce bar, jusqu’ici sans succès, et ce malgré la dissolution du groupe Génération Identitaire en 2021. C’est donc là-bas que le documentaire a été en grande partie tourné, en caméra cachée et en floutant les visages des intéressés sans pour autant dissimuler leurs noms ou prénoms. Les propos tenus dans le lieu sont d’une rare violence où il est même évoqué l’idée de commettre un attentat à la voiture-bélier contre une mosquée ou dans le quartier populaire de Wazemmes.

Le bar est aujourd’hui toujours ouvert, et il semblerait que son activité n’ait pas cessé, puisque selon le communiqué officiel de Solidaires Étudiant.es, l’annulation aurait été décidée “sous le poids de menaces qui émaneraient de mouvements d’extrême droite.” En réponse à nos sollicitations sur ce point, la présidence de l’université a déclaré qu’“ayant reçu des alertes sur des risques d’intrusion et de perturbation […] et ne disposant pas des moyens matériels et humains pour assurer la sécurisation interne de l’événement”, elle a préféré le reprogrammer.

Une censure récurrente

L’université a tout de même tenu à rappeler son attachement “aux valeurs de débat et de libre expression qui caractérisent les établissements d’enseignement supérieur”. Elle a aussi insisté sur le fait qu’elle souhaitait trouver un nouveau créneau pour la diffusion, sans communication officielle sur le sujet pour le moment. Après avoir contacté l’association Solidaires Étudiant.es, celle-ci nous a bien confirmé que la présidence préférait que “les événements récents […] ne se reproduisent pas à l’Université de Lille.” Bien que l’Université se soit montrée “très évasive quant aux origines de ces troubles-fêtes”, elle soutient l’association, et des discussions sont en cours pour une reprogrammation, qui devrait avoir lieu courant février.

Les événements que l’Université mentionne sont divers. Dans le cadre d’un projet pédagogique appelé “Exil et frontières”, une enseignante de classe préparatoire à Valenciennes voulait emmener ses élèves en sortie scolaire à Calais. Le but était d’étudier les phénomènes de migration, et ainsi aider les élèves à aiguiser leur sens critique sur le sujet. Quelques jours avant la sortie scolaire prévue le 2 décembre, l’enseignante a reçu des insultes et des menaces de mort sur les réseaux sociaux, émanant de groupes d’extrême-droite, provoquant l’annulation de la sortie, et le dépôt d’une plainte de sa part ainsi que du rectorat.

Le 8 décembre dernier, une vingtaine de militants d’extrême-droite ont tenté d’interrompre une conférence sur la précarité étudiante donnée par deux députés de La France Insoumise (LFI), Louis Boyard et Carlos Martens Bilongo. L’intervention des forces de l’ordre a permis de disperser les individus, et la conférence a pu continuer. Gérald Darmanin a réagi sur Twitter avec ces mots : “La liberté d’expression est une liberté fondamentale et ce qui s’est passé est inacceptable”.

La façade du bar La Citadelle à Lille (© Corentin Delorme)
La façade du bar La Citadelle à Lille                            (© Corentin Delorme)

La liberté d’expression menacée ?

Ce genre d’intimidation n’est pas une nouveauté, mais a tendance à se généraliser ces derniers mois, dans la lignée des très bons scores de l’extrême-droite à la présidentielle et aux législatives. Avec 87 députés, le Rassemblement national est le premier groupe d’opposition à la majorité présidentielle dans l’hémicycle. Le retour de groupes extrémistes comme le GUD (Groupe Union Défense) qui est réapparu en novembre 2022, ou l’émergence des Natifs, héritiers de Génération Identitaire pourrait être vu comme une conséquence de ce bon résultat aux différentes élections de l’an dernier. 

La question des possible mesures à prendre contre ces groupes se pose alors, car jusqu’à quel point ont-ils le droit de continuer à user de ces tactiques d’intimidation, tout en mettant en danger l’une des trois valeurs de la devise républicaine : la liberté ? De la même façon, il serait possible de dire qu’empêcher l’expression de ces groupes pourrait toucher à une limitation de leur liberté d’expression. Encore faudrait-il que celle-ci s’exprime dans un cadre légal. Il est toujours bon de rappeler que les menaces de mort, les insultes publiques ainsi que les atteintes à la vie privée d’autrui sont punies par la loi, de même que les agressions physiques ou encore les propos haineux.

Comme le rappelle l’association Solidaires Étudiant.es, “il ne faut pas banaliser ce type d’annulation, communiquer dessus, ne pas céder sous la pression […] être ferme avec la faculté, être solidaires et affirmer son soutien avec les autres victimes des agissements délétères de l’extrême droite.” Il aura fallu l’intervention de l’État en 2021 pour mettre fin aux actions de Génération Identitaire, preuve qu’au niveau local il est difficile de prendre des mesures efficaces contre ce genre de comportements. 

Dans la situation présente, il est important que l’Université permette que la diffusion de ce documentaire soit assurée dans des conditions de sécurité suffisantes, bien qu’il soit dommage de devoir en arriver là. La diffusion de Generation Hate permettrait de réaffirmer une certaine dominance de la liberté d’expression sur les intimidations de l’extrême droite. Le principe de ciné-débat devrait ouvrir à la discussion, pas à la violence, et la discussion est justement ce qui constitue la base d’une démocratie, malgré les milliers de désaccords qui parcourent la société. Enlevez la discussion, et ce sont les fondations de la démocratie qui seront menacées.

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