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Portrait de la jeune fille en feu, quand les sentiments se libèrent

Portrait de la jeune fille en feu, quand les sentiments se libèrent

Il y a des films dont on se relève difficilement, où l’allumage des lumières dans la salle de cinéma n’est pas suffisant pour revenir au réel. Portrait de la jeune fille en feu, la dernière réalisation de Céline Sciamma, est un de ceux-ci.

L’histoire se passe en 1770 sur une île bretonne. Marianne, jeune peintre sans histoire, part travailler chez une riche famille issue de l’aristocratie. Sa mission ? Dresser le portrait d’Héloïse, arrachée du couvent pour épouser un riche milanais. Le tableau doit permettre de sceller leur union et, sitôt achevé, entraîner le départ d’Héloïse pour l’Italie. Problème : la jeune femme refuse de se marier et donc de poser pour quiconque. Marianne doit alors se faire passer pour une demoiselle de compagnie et la peindre de mémoire le soir.

On est très vite plongé dans une atmosphère intimiste où chaque dialogue semble une souffrance, chaque regard un affront. Les deux femmes passent de longs après-midi au bord de la falaise où, quelques jours plus tôt, la sœur d’Héloïse a sauté dans le vide pour échapper au mariage. La complicité des deux femmes met du temps à se découvrir mais s’affirme peu à peu comme le fil conducteur de l’intrigue.

Les Inrocks.

Une relation qui s’enflamme

Quand le lien entre Héloïse et Marianne emprunte des chemins impossibles, le portrait revient tout à coup au centre des préoccupations. Marianne esquisse, griffonne puis se met à douter : pourquoi n’arrive-t-elle pas à peindre cette jeune femme qui ne sourit jamais ? Désire-t-elle vraiment achever le tableau ? Le spectateur ressent ces interrogations sans les comprendre avec la sensation que, comme pour Orphée avec Eurydice, tout peut basculer en un regard. Le tour de force est de maintenir cette tension permanente pendant 2 heures, et ce dans un quasi huis-clos où ne se rencontrent que quatre femmes (Marianne, Héloïse, sa mère et sa domestique Sophie) qui parlent peu.

Allociné.

Toutes les techniques souvent reprochées au cinéma d’auteur sont ici utilisés avec brio: le rythme lent montre la monotonie du foyer, les silences disent l’indescriptible et les plans séquences révèlent le charme sensible de la presqu’île de Quiberon (Morbihan). Et que dire de la scène finale, un gros plan de plus de 2 minutes sur l’été des Quatre Saisons de Vivaldi…

Un film politique ?

Autant vous dire qu’il est difficile de le classer dans un genre précis : le Portrait de la jeune fille en feu est à mi-chemin entre le drame, la romance et le film historique. Il raconte la victoire illusoire des sentiments sur les conventions sociales du XVIIIème siècle, mais les thématiques explorées sont entièrement transposables à l’époque actuelle.

Le film ne serait rien sans la performance des deux actrices principales, Noémie Merlant (Marianne) et Adèle Haenel (Héloïse). Cette dernière, connue également pour son rôle dans 120 battements par minute, est sortie du silence vendredi dernier. Dans une longue enquête publiée sur Mediapart, elle accuse le réalisateur Christophe Ruggia  d’« attouchements » et de « harcèlement sexuel » dont elle aurait été victime entre 2001 et 2004 sur le tournage du film Les Diables, alors qu’elle était âgée de 12 à 15 ans. Adèle Haenel déclare ne pas vouloir porter plainte, ne faisant pas confiance au système judiciaire qui « condamne si peu les agresseurs ».

Le Monde. Prix du scénario au dernier festival de Cannes, Portrait de la jeune fille en feu a aussi obtenu la Queer Palm, décernée à un film aux thématiques LGBT.

S’il ne peut pas se résumer à un propos militant, le film interroge surtout le regard de la société sur les femmes d’hier et d’aujourd’hui face à la domination symbolique des hommes. La réalisatrice, Céline Schiamma, ouvertement lesbienne et qui revendique une « politique de la fiction », a notamment déclaré sur France Culture :

« Tous les films que j’ai vus dans ma vie venaient d’un regard masculin. […] Je ne procède pas par contraste ou pour me démarquer mais pour provoquer des réformes dans une dynamique de création ».

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Une telle création vaut bien la peine d’être montrée.

 

 

 

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