En lecture
REPORTAGE. Le confinement, un casse-tête pour l’économie des stupéfiants

REPORTAGE. Le confinement, un casse-tête pour l’économie des stupéfiants

drogue confinement

De Lille à Paris, en passant par Lyon, Marseille, Toulouse et de nombreuses autres métropoles françaises, les réseaux de trafics de stupéfiants s’adaptent. Le Pépère News a enquêté aux quatre coins de la France pour comprendre comment dealers et consommateurs de drogue sont impactés par ces mois de confinement.

Cafés déserts, rideaux baissés et magasins de vêtements fermés. La rue de la République, artère centrale de Lyon, est méconnaissable. Si elle semble vidée de ses passants, à l’exception des quelques courageux qui osent s’y aventurer masqués, la misère, elle, subsiste. Non loin de la Fnac, sur un bout d’asphalte envahi par les pigeons, Axel* installe ses couvertures noircies par la crasse. Visage grêlé, dénué de toute expression, une frange de cheveux lui tombe sur les yeux. Il attend, cigarette en main. Ce trentenaire a tout perdu quelques mois plus tôt. Devant lui, une dizaine de pièces s’éparpillent dans un verre. Son chien est couché à ses pieds. Un… Deux… Trois… Il fait le décompte de ses “pochons” vides.

Le confinement livre à eux-même les sans-abris qui tentent de survivre et qui, souvent, ne peuvent plus apaiser leurs addictions. Je suis à la rue, j’ai besoin de ma came, corona ou pas”, lâche-t-il dans un élan de désespoir. Les premiers jours, ça pouvait passer, j’arrivais à gratter quelques euros, mais là, c’est la merde, c’est comme un sevrage forcé, c’est plus vivable.” Des structures d’aide ont été mises en place pour les personnes sans domicile fixe, mais Axel, ne voulant pas se séparer de son chien, n’a pas été pris en charge. Comme lui, ils sont des centaines dans l’Hexagone à arpenter les rues chaque jour dans l’espoir de trouver quelques pièces pour subvenir à leur manque.

confinement précarité drogue
Un sans-abri attend près du métro à Wazemmes à Lille. Le confinement est particulièrement difficile pour les consommateurs en situation de précarité. © Pépère News

Si le confinement entrave les sans-abris dans leur quête de produits illicites, ce ne sont pas les seuls affectés. Dealers, fournisseurs, consommateurs, tous subissent les mesures d’exception instaurées par le président de la République en mars. Bien que les trafics de stupéfiants soient un monde connu pour sa capacité d’adaptation rapide, la présence policière, la fermeture des frontières ainsi que la fameuse “attestation de sortie” embarrassent les différents acteurs de cette économie parallèle qui doivent trouver des alternatives pour poursuivre leurs transactions.

Le confinement, un outil de lutte contre les trafics ?

Cannabis, cocaïne, héroïne, ecstasy… De Lille-Sud aux quartiers nord de Marseille, certaines places sont bien connues des consommateurs et, évidemment, de la police. Mais en cette période de confinement, les points de vente sont déserts. Vendeurs, guetteurs et trafiquants semblent, eux aussi, se plier aux mesures, pour le plus grand plaisir des gardiens de la paix. Le trafic de drogue a énormément diminué du fait de la restriction des déplacements. On peut dire que le confinement réussit là où l’on a échoué”, s’amuse un policier toulousain. Les vols à l’arraché, les bagarres ont diminué. Le fait qu’il n’y ait plus de rassemblements dehors élimine toute cette délinquance de rue”, ajoute-t-il. 

“Il ne faut pas trop croire en ce discours selon lequel le confinement suffirait à lutter contre le trafic” – Renaud Colson, maître de conférences à l’Université de Nantes.

Un discours que déplore Renaud Colson, spécialiste de la politique des drogues en France et en Europe :Ce que je redoute, c’est que l’on conclut que le confinement a des vertus, que ça réduit les cambriolages ou la visibilité des trafics. Il ne faut pas trop croire à ce discours selon lequel, après quarante années d’échec du répressif, le confinement suffirait à lutter contre le trafic.” Effectivement, la situation n’est pas si simple et varie même d’une zone géographique à l’autre. À Marseille, les forces de l’ordre se réjouissent de la situation : “Je pense que le confinement complique déjà assez le trafic de drogue, sans qu’on ait trop besoin d’intervenir.” Au contraire, à Lille ou Strasbourg, c’est davantage un sentiment d’impuissance qui règne chez certains membres de la police : “La came peut arriver de Belgique, que les frontières soient fermées ou non, on ne peut rien y faire.”

Une économie forcée de s’adapter

En effet, le trafic de stupéfiants est loin d’avoir disparu. Le maître-mot d’un dealer, c’est l’adaptation”, confie un vendeur lyonnais. Pas de chômage partiel pour les salariés du deal. Place à la vente 2.0 et au perfectionnement de techniques commerciales en ligne. Sur Snapchat, un dealer strasbourgeois au service client bien rôdé promet de livrer tous les jours de 14 heures à 22 heures” en donnant la priorité aux commandes de plus de 100€” et en assurant une remise en main propre en toute sécurité”. Ainsi, nombreux sont les dealers qui expliquent avoir adopté le port du masque et l’utilisation de gel hydroalcoolique au quotidien.

Pour d’autres, la tendance est à la livraison à domicile car les consommateurs ont peur de sortir. Je me déplace beaucoup plus qu’avant et j’innove”, explique un Rennais. À pied, en vélo, déguisé… Les combines utilisées sont nombreuses. Marvin*, originaire de Toulouse, continue d’aller aux points de deal, mais à des heures fixes et en réduisant les déplacements”. Si certains continuent d’exercer dans l’illégalité malgré les risques, d’autres, plus inquiets, arrêtent totalement leur trafic. C’est notamment le cas de Lola*, à Bordeaux : Moi mon truc, c’était l’ecsta, je dealais pour arrondir mes fin de mois. Mais c’est surtout un produit de soirée, et vu qu’il y a plus de soirée, j’ai fini par arrêter.”

drogue confinement
Le cannabis, vendu sous forme de résine ou d’herbe, est la drogue la plus consommée en France. D’après l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT), près d’un Français sur deux (45%) en aurait déjà fait usage. © Pépère News

Mais pour les acteurs de l’économie des stupéfiants, la principale problématique de la crise sanitaire reste l’approvisionnement. Rares sont les dealers qui ont fait des stocks avant le confinement. Sollicitée, l’Office anti-stupéfiants (Ofast) explique que “tous les vecteurs par lesquels les stupéfiants alimentent les points de vente sont fortement ralentis ou à l’arrêt complet“. Avec la fermeture des frontières, les “mules” de cocaïne au départ de Cayenne vers la métropole et les “go-fast” ravitaillant la France depuis l’Espagne et le Maroc sont fortement réduits. Toutefois, on observe de fortes disparités territoriales, notamment dans les zones frontalières. L’économie informelle n’échappe pas aux règles de l’offre et de la demande : qui dit raréfaction du produit, dit hausse des prix. À Lyon, le prix du haschich au semi-gros a progressé de 40 %, passant de 2.500 à 3.500 euros/kg ; la cocaïne au détail a bondi de 66 %, soit de 60 à 100 euros/gr.”, détaille l’Ofast.

Le confinement, un sevrage forcé ?

Cette hausse des prix n’est pas sans impact sur les habitudes des consommateurs. Dès l’annonce d’Emmanuel Macron début mars, les usagers ont pris leurs précautions. Mon portable ne faisait que sonner, les gens ont paniqué. La première semaine, j’ai fait partir entre 500g et 1kg de shit, c’était la folie”, rapporte un dealer lyonnais. Cette ferveur n’a pas duré longtemps. À Paris, la Police nationale évoque un effondrement des commandes de près de 90%. D’après le dernier bulletin de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), de nombreux usagers voient dans le confinement une opportunité pour arrêter ou réduire leur consommation du fait de la diminution des sollicitations”. Une minorité, pourtant, consomme toujours autant, si ce n’est plus : Ceux qui continuent de venir, c’est les fidèles, les vrais. Ceux qui deviennent agressifs quand ils ont plus rien”, déclare Joseph*, un dealer marseillais.

“Certains usagers voient dans cette période une opportunité pour arrêter ou réduire leur consommation”Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).

Si le confinement entrave en partie l’accès aux substances illicites, il n’interdit pas les produits psychotropes. Les usagers vont rarement choisir l’abstinence dans une période comme celle-ci, alors ils se rabattent sur l’alcool et le tabac. Imaginez que les gens qui fumaient juste de temps en temps tombent dans une grande dépendance à l’alcool ; on est face à un autre dilemme qui est l’effet de substitution”, explique Renaud Colson. En effet, le risque existe. Au regard du nombre de morts liées à l’alcool et au tabac (respectivement 40.000 et 75.000 morts par an), on constate un danger tout aussi important que ceux que font courir le coronavirus et les overdoses.

drogue stupéfiant confinement
Les consommateurs de cannabis peuvent solliciter un accompagnement pour gérer le manque. © Pépère News

Pour pallier ce problème de substitution, les structures d’accueil et les centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), ainsi que les téléconsultations peuvent venir en aide aux consommateurs. Par exemple, pour remplacer le cannabis, certains calmants peuvent être prescrits contre la nervosité ou les troubles du sommeil” précise le Dr. Bernard Basser, président de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa). De même, la plateforme “Drogue info service” est toujours active et l’agence Santé publique France met régulièrement en ligne des conseils. 

On le voit, l’évolution des habitudes des dealers et des consommateurs dans ce contexte épidémique est liée à une pluralité de facteurs. Malgré tout, ce casse-tête rend compte de l’implantation réelle des drogues sur l’ensemble du territoire et du réel impact du fonctionnement d’une économie “parallèle” depuis le début de la crise du Covid-19.

*Tous les prénoms ont été modifiés.

Quelle est votre réaction ?
J'adore !
5
J'ai hâte !
0
Joyeux
2
MDR
0
Mmm...
0
Triste...
2
Wow !
0
Voir les commentaires (0)

Répondre