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Covid-19, des étudiants du monde témoignent #15 : En Turquie, Erdogan refuse d’affronter la réalité

Covid-19, des étudiants du monde témoignent #15 : En Turquie, Erdogan refuse d’affronter la réalité

Istanbul en Turquie (Covid-19)

La Turquie est sévèrement frappée par la pandémie de coronavirus. Avec plus de 100,000 cas et près de 3,000 décès, le pays fait partie des plus touchés au monde. Son président autoritaire Recep Tayyip Erdogan se félicite de sa gestion de la crise sanitaire, alors même que de nombreuses critiques sont émises à son encontre. Le Pépère News a recueilli le témoignage de Deniz Hakman, étudiante à Rotterdam rentrée dans son pays.

La Turquie est le 7e pays le plus touché au monde par la pandémie de Covid-19 avec 114,653 cas confirmés et 2,992 décès à ce jour [29 avril 2020] selon un décompte de l’Université de médecine américaine Johns Hopkins. Au Moyen-Orient, la péninsule turque est le territoire le plus durement frappé par le coronavirus. Le pic de nouveaux malades semble néanmoins avoir été atteint à la mi-avril, ce qui a laissé Erdogan sous-entendre un retour à la normale à la fin du ramadan. Problème : les données transmises par les autorités ne refléteraient pas le véritable nombre de malades et de morts et sous-estimeraient largement l’importance de l’épidémie dans le pays.

Confinement surprise

Le 10 avril au soir, le gouvernement annonçait le verrouillage de 30 métropoles pour 48 heures. Surpris, les habitants se sont immédiatement rués dans les magasins ouverts, provoquant ainsi des cohues favorables à la propagation du virus. Le maire d’opposition d’Istanbul n’avait pas été prévenu de cette mesure hâtive, il a dénoncé les décisions unilatérales du gouvernement. Les transports en commun arrêtés ont empêché de nombreux soignants de se rendre dans les hôpitaux. Le confinement des quelques 60 millions d’habitants des principales villes a été reconduit du 23 au 27 avril.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan se refuse encore à instaurer un confinement total afin de sauvegarder une économie fragile. Les scientifiques et les membres de l’opposition critiquent cette stratégie risquée. Seuls les seniors de plus de 65 ans et les jeunes de moins de vingt ans sont interdits de sortir. Toutes les personnes en âge de travailler sont simplement invitées à rester chez elles. Aucune aide décente n’est néanmoins prévue pour les soutenir au cours de cette période chômée, ce qui n’encourage pas les gens à se confiner.

Des inégalités sociales exacerbées

Deniz Hakman étudie en double licence d’arts visuels et sciences à Rotterdam. Elle est retournée en Turquie au début de la pandémie. Comme des millions de jeunes autour de la planète, elle suit désormais ses cours à distance. Elle se montre critique à l’égard des mesures prises par le gouvernement turc. “Il n’y a qu’un confinement partiel le weekend, ce qui est à mon avis totalement stupide car ça n’a pas de sens. Il faut soit un confinement total soit rien du tout, déclare-t-elle. Si tout le monde peut aller travailler pendant la semaine, ça n’avance à rien. Donc je ne pense pas que le gouvernement en fasse assez. Il a demandé aux gens de porter des masques mais la plupart des personnes utilise tout le temps le même, ce qui ne sert à rien une fois qu’il est contaminé.”

La jeune femme comprend aussi les dangers qui guettent les ménages les plus précaires. “Si le confinement est total, beaucoup de personnes rencontreront probablement des grandes difficultés financières et devront vivre au jour-le-jour parce que notre gouvernement ne dispose pas des fonds nécessaires pour verser un don aux habitants, comme le fait l’Allemagne par exemple.” De la même manière qu’en Inde, les inégalités économiques et sociales qui traversent la société turque s’accroissent pendant cette crise sanitaire. “En ce moment, on voit que les personnes aisées qui doivent rester chez elles peuvent s’en sortir alors que d’autres sont obligées d’aller travailler pour nourrir leur famille. Ces gens-là sont davantage exposés au virus et c’est triste car ce sont aussi ceux qui ne peuvent pas s’offrir de protection sociale.”

Un régime répressif

La crise renforce aussi la fracture entre partisans et opposants au régime autoritaire d’Erdogan. Les députés turcs ont voté une loi d’amnistie de libération anticipée d’un tiers des détenus, soit environ 90,000 personnes, afin de désengorger les prisons et limiter les risques de contamination massive. Les opposants au régime sont toutefois exclus de cette mesure, alors que des grèves de la faim pour protester contre l’arbitraire ont déjà coûté la vie à deux prisonniers politiques. Plusieurs centaines d’internautes ont été arrêtés pour “incitation au non-respect de la loi et atteinte à la paix sociale” après avoir diffusé sur les réseaux sociaux des messages dénonçant le manque d’action du gouvernement. Des médecins et journalistes qui se montraient critiques ont également été appréhendés.

Erdogan tente de se saisir de la crise pour apparaître comme un dirigeant modèle qui veille sur son peuple. Il a néanmoins silencieusement admis son incapacité en ne prenant pas la parole pendant de longues semaines. Le dirigeant autoritaire préfère museler ses détracteurs plutôt que chercher des solutions concrètes. Son inaction et ses prises de position incompréhensibles – comme le maintien de la grande prière du vendredi du 13 mars – favorisent au contraire la propagation du virus dans une société turque profondément fracturée et inégalitaire. Le nombre de nouveaux malades et de morts pourrait ainsi s’envoler au cours des prochains jours.

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